«BOOA est née de la conviction que l’industrie peut apporter au bâtiment ce que le bâtiment ne sait pas faire seul »

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Comment passer des métiers à tisser à l’ossature bois ? La fin de l’activité textile dans les Vosges, dans les années 70, a conduit la plus que centenaire entreprise Burger & Compagnie à se réinventer. En optant pour le bois dans l’habitation, elle a su rebondir. 2D, 3D, modulaire… aujourd’hui, BOOA ne s’interdit rien, pas même la performance environnementale sur ses lignes de production. Itinéraire d’une reconversion réussie et vertueuse.

Lou Burger, directrice générale de Burger & Cie, présidente de Booa.


Pouvez-vous revenir sur l’histoire de BOOA et sur son ADN industriel ?

Lou Burger : BOOA est l’aboutissement d’une histoire industrielle très ancienne. L’entreprise familiale Burger & Compagnie existe depuis 1847. Je représente aujourd’hui, avec mon frère Paul, la sixième génération à sa tête. Historiquement, notre activité n’avait rien à voir avec la construction telle qu’on la connaît aujourd’hui : nous fabriquions des pièces en bois pour les métiers à tisser, dans une région marquée par une forte tradition textile (l’entreprise est née à Châtenois, dans les Vosges, ndlr).

Avec la disparition progressive de cette industrie et l’évolution des matériaux, l’entreprise a dû se réinventer. C’est mon père qui, à la fin des années 1970, a opéré un premier virage stratégique en orientant l’activité vers l’aménagement de la maison. Nous avons alors développé des produits en bois destinés à la grande distribution de bricolage : escaliers en kit, garde-corps, échelles de meunier, auvents, puis des produits d’aménagement extérieur. Le bois est resté notre fil conducteur, mais avec une volonté très claire d’aller vers l’habitat.

Comment cette culture industrielle a-t-elle conduit à la création de BOOA ?

À un moment donné, mon père a fait le constat que le bâtiment fonctionnait à l’inverse de l’industrie. Là où l’industrie capitalise sur ses acquis, standardise et améliore en continu ses process, le bâtiment travaille souvent en prototype permanent. Chaque projet est unique, les retours d’expérience sont peu réutilisés et la maîtrise des coûts et de la qualité devient complexe.

C’est dans ce contexte qu’il a repris une petite activité de charpente et, à partir de 2007, commencé à fabriquer des murs à ossature bois pour des professionnels. Très vite, une conviction s’est imposée : sans intégrer l’industrialisation dès la conception, la construction hors site ne pouvait pas fonctionner. Chacun concevait différemment, ce qui empêchait toute logique de série.

La décision stratégique a alors été radicale : pour maîtriser la conception, il fallait devenir constructeur. C’est ainsi qu’est née la marque BOOA en 2011, en s’adressant directement au client particulier. Nous partions de zéro. Aujourd’hui, BOOA représente plus de 2 000 projets réalisés et a atteint 55 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024-2025.

Pourquoi avoir fait le choix de transformer BOOA en entité indépendante ?

Cette décision est le fruit d’une stratégie de long terme. À l’origine, BOOA était une marque intégrée au site industriel historique de Burger & Compagnie, avec des ateliers mutualisés. En 2018, nous avons saisi l’opportunité de racheter un site industriel distinct et, en 2019, BOOA a déménagé sur un site entièrement dédié.

À ce moment-là, nous fabriquions essentiellement du mur à ossature bois, avec une capacité d’environ 200 maisons par an. La question stratégique était simple : rester sur cette capacité ou changer d’échelle.

Nous avons choisi d’aller plus loin, ce qui impliquait un outil industriel plus vaste, plus autonome et une vision élargie de notre offre. La filialisation finalisée en 2024 répond à cette logique. Elle nous donne une visibilité propre, une capacité d’investissement dédiée et une crédibilité renforcée, notamment pour répondre à des appels d’offres auxquels nous n’avions pas accès auparavant.

Cette montée en puissance s’accompagne d’une diversification des modes constructifs. Pouvez-vous nous expliquer cette stratégie ?

Historiquement, notre brique de base est le mur à ossature bois, que nous poussons très loin. Il intègre le revêtement extérieur, les menuiseries, y compris les portes d’entrée et de garage. Nous livrons un mur complet, prêt à être posé.

À partir de 2019, nous avons engagé une réflexion stratégique sur le passage du 2D au 3D. Une équipe dédiée a travaillé sur la conception d’un module tridimensionnel, pensé dès le départ comme un produit industriel. Le premier projet modulaire a été livré en 2021.

Aujourd’hui, notre stratégie repose sur trois modes constructifs distincts, fabriqués sur une même ligne de production : le mur à ossature bois en 2D, le module bois en 3D et la façade à ossature bois. L’enjeu est clair : diversifier les typologies de bâtiments tout en optimisant l’occupation de notre outil industriel.

N’y a-t-il pas un risque à vouloir produire plusieurs systèmes sur une même ligne ?

C’est une question légitime, mais notre organisation a été pensée précisément pour éviter cet écueil. Les trois modes constructifs n’ont pas les mêmes temps de passage ni les mêmes contraintes. Cette diversité nous permet d’ajuster la production en fonction des projets, des marchés et des cycles économiques.

Par exemple, la maison individuelle, qui reste un marché très spécifique et très sur mesure, est aujourd’hui majoritairement réalisée en 2D, car c’est la solution offrant le meilleur rapport qualité-prix pour le client.

En revanche, sur le tertiaire ou les bâtiments de plus grande surface, au-delà de 700 m², la façade à ossature bois ou le modulaire deviennent plus pertinents. Cette diversification est aussi un levier de résilience. Elle nous permet de ne pas dépendre d’un seul marché ou d’un seul produit.

Quels marchés ciblez-vous en priorité ?

Nous intervenons aujourd’hui sur trois grands segments. Le premier est la maison individuelle, qui reste un socle historique, même si le marché a traversé une période très difficile.

Le deuxième est le bâtiment professionnel, notamment le tertiaire, les pôles santé et les équipements accueillant du public.

Le troisième concerne l’habitat au sens large : logement intermédiaire, petit collectif, habitat groupé.

Sur le modulaire, nous travaillons sur plusieurs typologies : maison modulaire très standardisée, petit collectif, logement intermédiaire, mais aussi équipements comme les écoles ou les crèches. Ce sont des programmes particulièrement adaptés au hors site, même si chaque typologie nécessite une conception spécifique.

Vous avez réalisé des investissements industriels importants. Que traduisent-ils dans votre stratégie ?

La filialisation de BOOA a nécessité de lourds investissements pour rendre notre outil industriel totalement autonome. Depuis 2022, nous avons investi dans la taille de charpente, le stockage automatisé, de nouvelles machines de production, mais aussi dans le confort des salariés et des bâtiments tertiaires, avec un projet de nouveaux bureaux.

L’investissement le plus structurant concerne l’évolution de notre système d’isolation. Nous avons fait le choix de passer à une insufflation automatique de fibre de bois sur nos lignes de production. C’est une première à cette échelle. Cette automatisation nous permet d’augmenter les cadences, de libérer des opérateurs pour d’autres tâches et de proposer une isolation entièrement biosourcée, ce qui renforce la performance environnementale de nos murs.

Nous avons également investi dans l’automatisation des finitions intérieures, comme la pose de plaques de plâtre par commande numérique, et dans la pose automatisée des bardages extérieurs. Ces choix s’inscrivent dans une logique d’industrialisation poussée, inspirée notamment des modèles allemands.

Le hors site permet-il de réduire réellement les coûts ?

Tout dépend de ce que l’on met derrière le terme « hors site ». Pour nous, le mur à ossature bois est déjà une forme de construction hors site.

Le modulaire apporte une meilleure maîtrise des coûts et surtout une plus grande certitude budgétaire, mais il ne devient réellement compétitif qu’à partir d’un certain volume. Pour atteindre un coût économiquement avantageux, il faut une conception pensée pour la série et une répétitivité suffisante.

Aujourd’hui, nous ne sommes pas systématiquement moins chers que la construction traditionnelle, mais nous offrons une qualité, une maîtrise des délais et une fiabilité qui font la différence.

Quels sont encore les principaux freins au développement du hors site ?

Majoritairement, les bureaux de contrôle et les assurances. Les règles normatives, les DTU et les interprétations variables selon les interlocuteurs rendent les discussions parfois très complexes. Il arrive encore que nous devions revoir entièrement la conception d’un projet modulaire pour revenir à une solution 2D, faute d’acceptation du 3D.

Il y a un vrai besoin d’acculturation. Le hors site bois est souvent traité comme une exception, alors que nous nous inscrivons en technique courante. Le mur reste le même, qu’il soit fabriqué en usine ou assemblé sur site. Mais tant que les acteurs de la chaîne ne partageront pas une vision plus homogène, ces freins subsisteront.

Comment résumeriez-vous la stratégie de BOOA ?

Notre stratégie repose sur un principe simple : optimiser un outil industriel bois en l’adaptant à plusieurs marchés. Nous développons le mur à ossature bois, la façade bois et le module bois pour répondre à un maximum de typologies de projets, tout en restant fidèles à notre ADN industriel.

BOOA est née de la conviction que l’industrie peut apporter au bâtiment une meilleure maîtrise de la qualité, des coûts et des délais. Aujourd’hui, notre ambition est d’aller plus loin encore, en consolidant notre position sur l’habitat et le bâtiment professionnel, tout en continuant à faire évoluer nos process pour répondre aux enjeux économiques, environnementaux et normatifs de la construction.