Baromètre Hors Site 2022, un engouement inédit et une appétence certaine

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Tous les acteurs de la chaîne de valeur du bâtiment engagent des réflexions sur le hors-site, souvent en lien avec leur stratégie de décarbonation. Certains se sont lancés dans des projets pilotes pour se confronter à ces nouvelles méthodes et appréhender les changements effectifs dans le processus de conception/réalisation d’un bâtiment. Mais au-delà de ces projets de R&D et des premiers démonstrateurs, où en est réellement le marché français ? Le Baromètre Hors Site apporte des réponses. Décodage.

Julie-Anne Millet,
associée du groupe Hors Site et directrice du Campus Hors Site

Le Baromètre annuel a été créé par Campus Hors Site, Batimat et l’Acim, afin de décrypter les attentes, comportements et usages des acteurs de la « demande » (maîtrise d’œuvre et maîtrise d’ouvrage) face à l’opportunité de la construction hors-site en France. Il constitue un outil précieux à destination des décideurs puisqu’il leur permet d’évaluer l’évolution des tendances de ce marché, année après année. Pour sa deuxième édition, il apporte des données inédites sur la dynamique de ce marché, ses opportunités et les freins à son développement. Un peu plus de 400 répondants ont accepté de jouer le jeu du questionnaire en 2022, soit le double par rapport à 2021. Ce sont à 75 % des décideurs issus de la maîtrise d’ouvrage et de la maîtrise d’œuvre, et par conséquent positionnés comme des « prescripteurs » de hors-site sur leurs opérations. 31 % seulement des répondants ont déjà eu recours à cette méthode.

Démonstrateur salles de classe installé à Chilly-Mazarin (91) Bouygues Bâtiment France

Définition et périmètre

Pour mesurer l’évolution de ce marché, il est fondamental de savoir de quoi on parle : ainsi, dans son récent appel à projets pour le développement de la construction/rénovation hors-site (Crhos), inscrit dans le cadre du plan d’investissement France 2030, l’Ademe donne la définition suivante : « Processus de construction ou de rénovation intégrant la conception, la préfabrication, la logistique, le contrôle qualité, la mise en œuvre sur le chantier et la démontabilité, en fin de vie, de sous-ensembles de bâtiments produits en dehors du chantier. » Les dits sous-ensembles ne connaissent pas encore, en France, de catégories « officielles », sur lesquelles pourrait s’accorder l’ensemble des parties prenantes. Néanmoins, cinq grandes catégories sont pour l’instant communément admises et c’est sur ces dernières que le Baromètre a été construit :

  • modulaire 3D : modules structurels en trois dimensions pouvant intégrer l’ensemble des fonctions et des finitions ;
  • éléments 2D : composants structurels ou non structurels en deux dimensions pouvant intégrer l’ensemble des fonctions et des finitions ;
  • éléments structurels simples basés sur un seul matériau de base ;
  • sous-ensembles de second œuvre et de lots techniques ;
  • construction additive (impression 3D).

Perception générale du marché

La plupart des acteurs interrogés, qu’ils soient ou non déjà utilisateurs, s’intéressent de près au hors-site, le besoin d’informations et de montée en compétences restant très important et couvrant de nombreux sujets. Près de la moitié d’entre eux pensent que ce marché est mature sur le modulaire 3D, les éléments 2D et les éléments structurels simples. En revanche, les sous-ensembles de second œuvre et de lots techniques, ainsi que la construction additive semblent encore assez mal assimilés. Précisant que les professionnels ayant déjà implémenté du hors-site perçoivent une maturité plus importante sur ces procédés constructifs que ceux qui ne les ont pas encore testés.

Selon l’avis de plus de 50 % des répondants, des retours d’expérience et des données comparant les coûts du hors-site et de la construction traditionnelle renforceraient le développement du hors-site dans leur entreprise. Plus de la moitié aimeraient également disposer de davantage de données sur les systèmes constructifs et les nouveaux matériaux/produits. En outre, un tiers du panel interrogé se dit intéressé par des données sur l’impact carbone et, plus largement, l’impact environnemental, ainsi que sur la vision du projet en coût global, l’application des méthodes industrielles à la construction et la réglementation.

Le point de vue des utilisateurs

Les utilisateurs de hors-site sont très optimistes quant à l’évolution du marché : 80 % pensent que celui-ci va continuer à se développer, notamment sur les typologies suivantes : les logements collectifs, les résidences gérées et le tertiaire. La plupart des freins au développement du hors-site sont en net recul par rapport au Baromètre 2021. Même le premier d’entre eux, la culture d’entreprise, a diminué fortement en un an (-21 points). Idem pour le manque de compétences disponibles (-20 points) et le manque de visibilité sur la réglementation.

Pourquoi les utilisateurs se tournent-ils vers le hors-site ? L’attente principale reste la réduction des coûts, comme lors de la précédente édition du Baromètre. L’impact environnemental arrive en deuxième position et enregistre la plus forte augmentation par rapport à 2021 (+26 points), marquant la montée de ce critère dans les décisions de construction. En ce qui concerne les résultats, la réduction des coûts n’est, à ce stade, que partiellement obtenue, même si elle est en croissance par rapport à l’année précédente (47 % en 2022 contre 24 % en2021). Le contexte de forte hausse des coûts de matériaux peut expliquer cette difficulté qui impacte tout le secteur de la construction. Il faut noter également que la multiplication des expériences en hors-site permet de diminuer progressivement les coûts. En revanche, les utilisateurs soulignent une atteinte des objectifs très satisfaisante quant à la réduction des délais, des nuisances, et à l’amélioration de la sécurité sur le chantier.

Autre motif de satisfaction des utilisateurs du hors-site, la qualité de la collaboration entre les différents intervenants sur une même opération, et ce dès la conception – elle est un élément clé de la réussite d’un projet. D’ailleurs, 85 % d’entre eux estiment que le niveau de collaboration nécessaire pour mettre en œuvre la construction hors-site est plus élevé que dans celle dite traditionnelle. L’un des répondants souligne qu’il faut « réunir toutes les parties prenantes de la chaîne de valeur, dès la phase conception ». Et un autre d’ajouter qu’il est essentiel d’obtenir l’« adhésion des architectes à ces nouvelles techniques de construction ».

Le point de vue des non-utilisateurs

Les non-utilisateurs prévoient également une croissance importante de ce marché et privilégient le modulaire 3D. 76 % d’entre eux pensent que la part de construction hors-site est amenée à augmenter en France dans les douze mois à venir.

SELON LES UTILISATEURS DU HORS-SITE

SELON LES NON-UTILISATEURS DU HORS-SITE

Plusieurs raisons sont évoquées : « L’évolution de la construction nous guide vers cela » ; « Les acteurs commencent à émerger et nos relations avec eux aussi » ; « On doit mieux maîtriser l’impact carbone dès la phase étude » ; « Le manque de main-d’œuvre se fait sentir sur les chantiers ». À l’inverse, certains professionnels restent dubitatifs quant à la maturité du marché : « Ce n’est pas encore dans les têtes », « trop tôt, ce sera dans cinq à dix ans »…

Pour autant, la grande majorité des non utilisateurs pensent que la construction hors-site est bénéfique, voire nécessaire pour favoriser un renouvellement du secteur du bâtiment après la crise sanitaire, notamment sur les aspects suivants : réduction des délais de réalisation (85 %), de l’impact sur l’environnement (74 %), diminution des coûts (71 %), amélioration de la qualité (59 %) et sécurisation de l’opération de A à Z (56 %). Mais tous s’accordent pour dire aussi qu’il est indispensable d’accompagner le changement et de soutenir les entreprises dans cette évolution qui doit être progressive : « Le besoin est immense, mais changer de paradigme a toujours été un processus assez long en France » ; « Il faudrait pouvoir équiper les entreprises en espaces de stockage, en matériel et en moyens humains »…

Quid de la rénovation ?

Seuls 10 % des répondants au Baromètre ont déjà mis en place une opération de rénovation énergétique industrialisée. Pour près de trois quarts des interrogés, le hors-site est identifié comme une possibilité de massification de la rénovation énergétique. Mais l’hétérogénéité du parc immobilier existant, le prix et la méconnaissance des bailleurs constituent actuellement les principaux freins à son utilisation.

Synthèse et perspectives

Aucun doute, la construction hors-site a gagné en maturité par rapport à 2021 et son intérêt ne fait plus débat. Une très large majorité des acteurs de la prescription (maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre) est convaincue que le hors-site répond positivement aux enjeux de réduction de l’empreinte carbone du secteur neuf. En outre, le hors-site est également identifié comme pouvant permettre la massification des rénovations énergétiques performantes. Il est désormais indispensable de soutenir les acteurs de l’offre (entreprises du bâtiment et industriels) pour qu’ils soient en capacité de répondre aux marchés lancés par les maîtres d’ouvrage. Le hors-site constitue un des leviers de la réindustrialisation de la France avec, à la clé, nombre d’emplois « sédentaires » dans des ateliers et usines sur l’ensemble du territoire.

Pour qu’il s’implante réellement en France, il faut réussir le changement d’échelle, et cela passe nécessairement par un soutien financier, un apport d’expertise et une formation adaptée (initiale et continue) de l’ensemble des acteurs.