Comment construire des bâtiments capables d’évoluer et de durer dans le temps, et d’interagir avec leurs occupants comme avec leur territoire ? Il faut associer deux leviers : la construction hors site, qui industrialise les processus, et le smart building, qui transforme l’habitation en un système connecté, piloté par la donnée, expliquent Julie-Anne Millet, directrice générale du Campus HORS SITE, et Muriel Roques-Étienne, déléguée générale de la Smart Buildings Alliance (SBA). À travers un position paper commun, elles proposent une feuille de route partagée et engagent l’ensemble de la filière dans une dynamique d’action collective.


Pourquoi ce rapprochement entre hors site et smart building ? D’où est venue l’étincelle ?
Muriel Roques-Étienne :
Au départ, c’est très concret : je cherchais à mieux comprendre le process hors site. Et plus j’avançais, plus je me disais qu’il y avait une évidence : si l’on veut vraiment accélérer la transformation durable du bâtiment, il faut embarquer les solutions numériques dans ces nouveaux modèles constructifs. Le hors site n’est pas qu’une « technique » : c’est un système. Et le smart building, s’il veut être utile, doit s’inscrire dans cette logique globale, notamment celle du cycle de vie. On a donc proposé à Julie-Anne Millet d’avancer ensemble. Très vite, on a créé une commission commune et rédigé ce position paper pour acter un point de départ, un cadre partagé.
Julie-Anne Millet :
Ce qui a fait « évidence », c’est que nous ne parlons pas de la même chose… et c’est précisément pour ça que nous avons intérêt à travailler ensemble. Le hors site, tel qu’on le défend au Campus HORS SITE, c’est une manière de concevoir le bâtiment sur toute sa durée de vie, en intégrant l’industrialisation, la modularité, la réversibilité, la qualité. Le smart building, lui, apporte l’approche « donnée », exploitation, pilotage, interopérabilité. Séparément, chacun apporte des bénéfices considérables. Ensemble, on libère un potentiel inédit : 1 + 1 fait plus que 2.
Votre position paper démarre par un constat : « Le bâtiment est au tournant de son histoire ». Qu’est-ce que ça veut dire, concrètement ?
J.-A. M. :
Ça veut dire que l’on ne peut plus évaluer un bâtiment uniquement au moment de sa livraison. Sa vraie performance, c’est sa capacité à durer : rester économe en énergie, confortable, adaptable, pertinent économiquement. Le hors site facilite cela parce qu’il permet une précision de préfabrication, une meilleure maîtrise des aléas, et surtout l’intégration dès la conception de principes de modularité et de réversibilité. En clair, on prépare le bâtiment à évoluer.
M. R.-É. :
Et le smart building permet d’objectiver cette performance dans le temps : suivi énergétique en temps réel, maintenance prédictive, pilotage selon l’occupation, passeport numérique des composants. Le bâtiment devient un système vivant. Et si l’on combine les deux, on peut aller vers des bâtiments sobres, intelligents, résilients et évolutifs – avec l’humain au centre. C’est exactement l’ambition du document : éclairer les acteurs, illustrer par des exemples concrets, et ouvrir la voie à une mobilisation collective.
Que mettez-vous derrière smart building ? La définition n’est pas si simple.
M. R.-É. :
C’est vrai, chacun a sa définition. Moi, j’évite « bâtiment intelligent » comme si les autres étaient « bêtes ». Je parle plutôt de bâtiment connecté, pilotable, et donc durable. Concrètement, un bâtiment équipé de solutions numériques, pas pour faire de la tech, mais pour servir des objectifs : adaptation aux usages, pilotage énergétique, qualité d’air, confort, maintenance, et au-delà, contribution aux territoires intelligents et durables. Et il y a un point important : la frontière entre GTB et smart. Une GTB peut piloter, mais le smart building suppose une donnée de qualité, disponible, sécurisée, exploitable. La différence, c’est la connexion et la capacité à aller vers du prédictif, de l’adaptation aux usages. Cela demande aussi une connectivité de base dans le bâtiment, ce qui n’est pas toujours acquis.
J.-A. M. :
Et c’est là que le hors site peut aider : si l’on veut un bâtiment réellement pilotable, encore faut-il que les équipements soient installés, configurés et documentés correctement. Sur un chantier, la mise en œuvre de systèmes de capteurs ou de connectique peut être fragile, hétérogène. En usine, on change de paradigme : on peut intégrer et tester.
« Hors site et smart : la combinaison gagnante ». Où se joue la synergie, au juste ?
J.-A. M. :
À chaque étape. D’abord à la conception : on se pose la question de ce qu’on veut mesurer, suivre, optimiser. Quelles données seront utiles ? À quels endroits ? Pour quels usages ? Ensuite, la préfabrication rend possible l’intégration en usine d’équipements intelligents (capteurs, GTB, interfaces), avec des tests et une qualité constante. Le bâtiment arrive connecté par défaut. C’est un gain de fiabilité, de temps, de mise en service. Le position paper rappelle d’ailleurs que le hors site réduit en moyenne les délais de chantier d’environ 30 %.
M. R.-É. :
Et côté smart building, l’intérêt est double. D’abord, la massification : nos solutions doivent être adoptées largement pour franchir le cap des enjeux futurs. Le hors site est un accélérateur de déploiement. Ensuite, il y a un enjeu de cohérence et d’innovation : associer le smart building à un modèle constructif innovant, plus industrialisé, plus sobre, c’est montrer que le numérique accompagne vraiment l’évolution du bâtiment.
Vous parlez aussi des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). En quoi le duo hors site + smart coche-t-il les cases ?
J.-A. M. :
Sur l’environnement, le hors site facilite des choix constructifs (biosourcés, réemploi, réduction des déchets), tandis que le smart permet un pilotage fin des consommations. Le position paper rappelle que le smart building est un levier d’économies d’énergie, avec des ordres de grandeur de 15 à 25 % sur la facture énergétique dans certaines approches. Sur le social : il y a la qualité d’usage, la santé, le confort, mais aussi les conditions de travail, sur chantier et en usine. Sur la gouvernance : la donnée améliore la traçabilité, la transparence, l’information partagée entre acteurs.
M. R.-É. :
Oui, et j’ajouterais, cette approche cycle de vie est en phase avec l’époque. On ne peut plus dissocier la performance environnementale d’un bâtiment de la manière dont il est conçu, exploité, transformé et, demain, décarboné ou réemployé.
Le jumeau numérique apparaît également comme un fil rouge. Pourquoi est-il si central dans votre convergence ?
J.-A. M. :
Parce qu’il relie conception, construction, exploitation et fin de vie. Le jumeau numérique n’est pas un gadget : c’est le socle. Chaque module fabriqué hors site est modélisé et enrichi d’informations ; en exploitation, le jumeau devient le référentiel unique pour la maintenance, la performance, l’adaptation des espaces ; en fin de vie, il facilite le réemploi et la revalorisation. Et dans l’idéal, les capteurs intégrés en usine alimentent ce jumeau numérique sur tout le cycle de vie : de l’écoconception au recyclage. Cela suppose une chaîne cohérente, des standards, une interopérabilité fluide, et des acteurs qui travaillent ensemble dès l’amont.
M. R.-É. :
Il y a aussi une réalité : aujourd’hui, on ne dispose pas de millions de cas d’usages parfaitement aboutis. Le BIM en exploitation, par exemple, n’est pas encore une réalité généralisée. Mais justement : le position paper pose une direction et un potentiel. Le hors site, parce qu’il industrialise et documente, peut aider à faire « atterrir » le jumeau numérique dans le réel.
Dans le position paper, vous illustrez des applications concrètes. Qu’est-ce que ça change, opérationnellement ?
J.-A. M. :
Prenons la maintenance proactive : intégrer des capteurs en usine permet de suivre l’état des équipements en continu, de détecter des anomalies avant la panne, et de planifier des interventions ciblées. Autre sujet : le pilotage énergétique intelligent. Avec des capteurs d’occupation et de qualité d’air, on ajuste ventilation, éclairage, chauffage/climatisation selon l’usage réel, tout en améliorant le confort. La réversibilité des espaces est aussi un marqueur fort : grâce à la modularité hors site et aux données du smart building, un espace peut évoluer rapidement – et cette capacité d’adaptation a été mise en lumière lors de crises, avec des équipements modulaires déployés vite et monitorés en temps réel.
M. R.-É. :
Et il y a enfin le réemploi : la traçabilité numérique rend possible une économie circulaire réelle. Chaque élément – panneau de façade, système, capteur – identifié, suivi, valorisé. Quand un bâtiment est réaménagé ou déconstruit, ses composants deviennent des pièces « détachées » du patrimoine bâti. On retrouve là l’idée d’un capital circulaire, et des approches type « building as a material bank ».
Votre document se termine par un appel à l’action collective. Qu’attendez-vous de la filière, maintenant ?
M. R.-É. :
On ne veut pas rester au niveau des intentions. Le position paper est un déclencheur, mais la suite doit être opérationnelle. Trois conditions sont posées :
- Une charte de conception claire (choix des capteurs, modularité, interopérabilité),
- Une organisation collaborative entre industriels, bureaux d’études, exploitants,
- Un plan de transition (formations, retours d’expérience, indicateurs partagés).
J.-A. M. :
Concrètement, la charte est un premier jalon très vite réalisable : établir les bonnes questions à se poser sur un projet hors site pour intégrer le smart dès l’amont. Ensuite, l’organisation collaborative, c’est la coconception : mettre autour de la table ceux qui fabriquent, conçoivent, exploitent. Enfin, le plan de transition, c’est l’accompagnement : former, outiller, partager des retours d’expérience, créer des indicateurs communs pour que le réflexe smart devienne systématique sur des opérations hors site.
Une phrase pour conclure : qu’est-ce qui change, si cette convergence réussit ?
J.-A. M. :
On passe d’une logique de bâtiment statique à celle d’un bâtiment vivant, évolutif, capable de se transformer et de créer de la valeur dans la durée.
M. R.-É. :
Et on prouve qu’on peut concilier transition écologique et transition numérique, à condition de travailler collectivement et d’ancrer le smart dans une logique de durabilité. C’est l’ambition du mouvement que nous lançons.














