Le réemploi, source de progrès

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En réactivant la pratique séculaire du réemploi des matériaux, on gagne sur tous les plans : nouvelles filières de valorisation, réduction des coûts, amélioration du bilan carbone des opérations, développement de l’économie locale…

La Ferme des Possibles – Frédéric Denise, architecte chez Archipel Zéro, et Bellastock, assistant à la maîtrise d’ouvrage – est dotée d’une façade double peau composée d’une peau extérieure vitrée réalisée avec des menuiseries simple vitrage de réemploi provenant de la démolition d’un bâtiment de logements à Épinay-sur-Seine (93)

L’ère de l’abondance s’achève, dans le bâtiment comme ailleurs. Et c’est une bonne nouvelle. Les professionnels de la construction prennent (enfin) conscience que les flux traversant un bâtiment–matières, énergie, eaux, etc.– conservent de la valeur environnementale et carbone en sortie. Même après usage, la ressource est valorisable. L’économie circulaire appliquée au bâtiment consiste donc à tirer profit de toute la valeur environnementale et carbone des constituants en fin de vie. Cela passe par un meilleur tri et recyclage des déchets, la prise en compte architecturale de la démontabilité, la flexibilité, la modularité, l’industrialisation, et par le réemploi de matériaux. Ce, dans l’optique de les utiliser le plus longtemps possible dans un même bâtiment ou plusieurs.

Remise en lumière par le concept d’économie circulaire et désormais par l’application du dispositif de Responsabilité élargie du producteur (REP), la pratique du réemploi n’est, certes, pas nouvelle. Mais elle s’inscrit dans l’urgence et elle sera un levier important de réduction de l’empreinte carbone. Tout élément, matériau ou équipement du bâtiment, qui est réutilisé au lieu d’être jeté, permettra d’éviter le rejet de carbone lors de la fabrication d’un élément neuf. Par exemple, selon l’Association pour le développement du bâtiment bas carbone (BBCA), 5000 m² de dalles de faux plancher issues du réemploi permettent d’éviter 392,5t d’eq CO2 (inies, 2019), soit l’équivalent de 375 vols aller-retour Paris-New York pour un passager. Réemployer équivaut donc à réduire l’empreinte carbone, à diminuer la production de déchets, à optimiser la durée de vie des produits et à éviter des pressions supplémentaires sur les ressources et sur les matières premières.

Tous les producteurs de matériaux s’intéressent au réemploi. La filière acier s’est notamment organisée via le diagnostic déchets avant démolition (diagnostic PEMD) et la numérisation BIM (traçabilité) pour le favoriser.

Structuration de la filière

Aujourd’hui, la filière est en cours de structuration, notamment avec les éco-organismes comme Valobat, créés par les industriels du secteur pour répondre aux exigences de la REP. De même, des plateformes telles que Matabase, Backacia (ex-BatiPhoenix) ou Cycle Up sont déjà opérationnelles. En proposant un système de bons de commande et de calcul des indicateurs bilan carbone, Cycle Up, développée par Icade et Egis, est probablement la plus complète. Autre approche très intéressante, la coopérative d’architecture expérimentale Bellastock. Pionnière, elle apporte son expertise en fiabilisant l’assurabilité des travaux et l’approvisionnement des ressources, en étudiant leur employabilité et leur mise en œuvre avec l’architecte du projet.

Remarquable également, le lancement en septembre 2020 du Booster du Réemploi. Piloté et organisé par A4MT, entreprise de conseil en transformation des marchés, son objectif vise l’accompagnement des maîtres d’ouvrage publics et privés et des concepteurs pour prescrire le réemploi. Soit faciliter les échanges avec les parties prenantes : architectes, entreprises de construction, fournisseurs, assureurs, AMO environnement et réemploi..

D’autres pans de cette structuration portent sur l’apport du numérique : par exemple, l’utilisation des technologies de numérisation de l’existant et le BIM pour améliorer les processus de déconstruction en matière organisationnelle, économique et environnementale. Sachant qu’aujourd’hui, malgré ces études, les opérations de communication et l’expérimentation, le concept de seconde main ne va pas de soi. Beaucoup de questions devront trouver réponse pour massifier cette pratique, notamment celles liées à la qualité, à la garantie, mais aussi à l’assurabilité des ouvrages, particulièrement dans le cas de réemploi de matériaux de structure. Tout un pan de la réglementation est donc à mettre en phase avec cette notion.