Nouvelle norme, nouveaux enjeux environnementaux

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Stimulée par des réglementations de plus en plus exigeantes et l’essor de la construction modulaire, la transition écologique du secteur du bâtiment s’accélère. Au cœur de cette dynamique, la récente révision de la norme NF EN 15804 : désormais, le module D intègre les bénéfices environnementaux du réemploi, du recyclage et de la valorisation des matériaux en fin de vie. Cette évolution redéfinit les critères de performance environnementale. Quels sont les impacts pour les professionnels ? Quels leviers h-business pour les pionniers de la construction modulaire ? Décryptage.


Emna Attouri, ingénieure performance environnementale / R&D Bouygues Construction

Depuis janvier 2025, la révision de l’annexe de la norme NF EN 15804 « Contributions des ouvrages de construction au développement durable — Déclarations environnementales sur les produits — Règles régissant les catégories de produits de construction » impose à l’ensemble des fabricants de matériaux de publier des Fiches de Déclaration Environnementale et Sanitaire (FDES) intégrant le module D. Ce dernier, longtemps cantonné au rôle de simple indicateur technique dans l’Analyse du Cycle de Vie (ACV) des bâtiments, prend désormais une dimension stratégique en évaluant les bénéfices environnementaux liés au réemploi, au recyclage et à la valorisation des matériaux en fin de vie.

Le module D s’impose donc comme un levier de compétitivité et d’innovation pour la filière construction. En effet, selon l’Alliance HQE-GBC et le CSTB, la généralisation du réemploi et du recyclage des matériaux de construction, valorisés grâce à ce module D, pourrait générer jusqu’à 2,4 milliards d’euros d’économies annuelles d’ici 2030 et créer 28000 emplois dans la filière bâtiment en France (source : Alliance HQE-GBC, « Économie circulaire et bâtiment », 2022). Ces gains sont liés à la réduction des coûts associés à l’extraction des matières premières, au transport, à la gestion des déchets et à la valorisation des ressources existantes.

Pour les acteurs du secteur, la transition vers l’économie circulaire n’est donc plus une option, mais une condition de compétitivité et d’accès aux marchés, notamment dans le cadre de la RE2020 et des exigences environnementales de plus en plus strictes, mais nécessaires. Dans ce cadre, les bâtiments conçus selon des principes modulaires et intégrant le réemploi des composants affichent des performances économiques et environnementales renforcées, répondant ainsi aux attentes des investisseurs et des usagers.

La circularité en chiffres

Concrètement, avec le module D, il s’agit de quantifier les bénéfices environnementaux liés au réemploi, au recyclage et à la valorisation des matériaux en fin de vie. Exactement 36 indicateurs sont désormais exigés (contre 30 auparavant), dont 8 spécifiquement liés à l’économie circulaire. Pour les industriels, l’investissement est conséquent : entre 15 000 et 20 000€ par FDES, mais le retour sur investissement est réel, avec un gain de compétitivité estimé à +25 % sur les appels d’offres publics.

Matériaux biosourcés et nouvelle norme : ce qui change

La mise à jour de la norme a un impact direct sur les matériaux biosourcés (bois, chanvre, paille, etc.) :

  • Stockage du carbone biogénique : désormais, le carbone stocké par les matériaux biosourcés durant leur croissance doit être considéré comme entièrement réémis en fin de vie, sauf si une valorisation (réemploi, recyclage, valorisation énergétique) est démontrée.
  • Valorisation en fin de vie : la filière biosourcée doit anticiper le réemploi ou le recyclage pour éviter que tout le carbone stocké ne soit comptabilisé comme réémis lors de l’enfouissement. Le module D devient donc stratégique pour valoriser les impacts évités grâce à la circularité.
  • Exigence accrue de traçabilité et de scénarios de fin de vie : les acteurs doivent documenter précisément les flux de matériaux et leur devenir, sous peine devoir leur performance carbone dégradée dans les calculs réglementaires. La construction hors site s’impose comme la grande gagnante de cette évolution normative. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : -70kg de déchets par m², contre 250kg/m² pour la construction traditionnelle. -40 % de temps de chantier en moins. -35 % de gain potentiel sur l’ACV grâce au module D (contre 5 à 15 % en traditionnel).

Optimiser le module D : règles de conception et construction à adopter

L’optimisation du module D ne se limite pas au choix des matériaux : elle commence dès la conception et se poursuit tout au long du cycle de vie du bâtiment modulaire. Voici les principales règles à appliquer pour maximiser les bénéfices environnementaux et économiques.

Concevoir pour le réemploi et la démontabilité

  • Privilégier des assemblages mécaniques réversibles (vis, boulons, clips) plutôt que des collages ou soudures définitives, afin de faciliter le démontage et le réemploi des modules ou composants, y compris ceux en acier inoxydable.
  • Standardiser les dimensions et les interfaces des modules pour permettre leur reconfiguration ou leur transfert sur d’autres sites, prolongeant ainsi leur durée de vie utile.
  • Intégrer la traçabilité des matériaux dès la conception (passeport digital, BIM) pour garantir leur identification et leur valorisation future.

Choisir des matériaux compatibles avec l’économie circulaire

  • Sélectionner des matériaux à fort taux de recyclabilité ou de réemploi (acier, acier inoxydable, bois lamellé-collé, panneaux préfabriqués).
  • Éviter les matériaux composites ou les traitements chimiques qui compliquent le recyclage ou dégradent la qualité des flux en fin de vie.
  • Privilégier des matériaux certifiés et disposant de FDES intégrant un module D valorisant.
  • Miser sur la durabilité : l’acier inoxydable, grâce à sa résistance à la corrosion, réduit le besoin demain tenance et de remplacement, contribuant à une meilleure performance environnementale globale sur le cycle de vie.

Optimiser la conception structurelle et énergétique

  • Favoriser la compacité du bâtiment (formes proches du carré) pour réduire la surface d’enveloppe et limiter les pertes énergétiques, ce qui diminue aussi la quantité de matériaux à recycler ou réemployer.
  • Adapter l’orientation et la configuration des ouvertures pour maximiser les apports solaires gratuits et limiter les besoins énergétiques, réduisant ainsi l’empreinte globale sur le cycle de vie.
  • Prévoir des modules multifonctionnels et adaptables à différents usages, pour multiplier les cycles de réemploi sans modification lourde.

Industrialiser la fabrication et le contrôle qualité

  • Utiliser des procédés de préfabrication en usine pour garantir une qualité constante, une précision d’assemblage millimétrique et limiter les erreurs qui pourraient compromettre la réutilisation future des modules.
  • Intégrer des technologies avancées (BIM, contrôle automatisé) pour anticiper les défauts et optimiser la durabilité structurelle.

Anticiper la logistique de fin de vie

  • Planifier dès la conception la logistique de démontage, de stockage et de transport des modules ou composants pour leur réemploi ou recyclage, en limitant les pertes et la casse.
  • Prévoir des scénarios de valorisation locale pour réduire l’impact du transport en fin de vie.

Pour conclure, concevoir un bâtiment modulaire optimisé pour le module D, c’est penser chaque détail pour faciliter le réemploi, le démontage et le recyclage, tout en maximisant la performance énergétique et la traçabilité.