Quand la cité de la Muette se rêvait en monde meilleur

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Projet avant-gardiste conçu dans les années 1930, la cité de la Muette, à Drancy (93), incarne tout à la fois l’innovation architecturale et la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Tragique retournement de l’Histoire, la révolutionnaire « cité-jardin » conçue pour le bien de tous fut un lieu d’internement et de transit vers la déportation pendant la Shoah.

Le chantier de la cité de la Muette, ouvert en 1933, préfigure les cités du futur : les immeubles en bandes parallèles de quatre étages, surnommés « le peigne » par les Drancéens, encadrent une cour de 200 mètres sur 40, et sont ponctués de cinq tours de quatorze étages

Initié par l’Office public d’HBM de la Seine (OPHBMS), le projet d’une cité novatrice à Drancy est confié en 1929 aux architectes Eugène Beaudouin et Marcel Lods, déjà réputés pour leur cité du Champ des Oiseaux, à Bagneux, première cité d’habitations bon marché destinées aux ouvriers. Autre laboratoire social, la cité de la Muette devait créer 1250 logements, avec des innovations en matière de préfabrication industrielle sur place, sous la supervision de l’ingénieur Eugène Mopin. En plus de la collaboration avec Mopin, les architectes font appel à Jean Prouvé pour la réalisation des portes et fenêtres. À l’origine prévus comme des barres, les logements se voient adjoindre cinq tours de quatorze étages en 1931, tandis qu’un bâtiment en forme de «U» est intégré au projet en 1933, avec pour objectif de proposer 360 logements. La méthode de construction, qui combine une ossature métallique et des panneaux de béton préfabriqués, est révolutionnaire pour l’époque.

Préfabrication industrielle in situ ,ouvertures signées Jean Prouvé

Ainsi, la structure est composée de poutres métalliques en «I» soudées entre elles. L’utilisation de panneaux en béton vibré, réalisés sur place, permet d’éviter les échafaudages et les coffrages. Les éléments de façade sont un tiers plus légers que dans les constructions classiques. Les murs extérieurs sont formés de panneaux doublés à l’intérieur d’autres panneaux en béton cellulaire. Les vides entre ces parois améliorent l’isolation et permettent de faire coulisser les fenêtres conçues par Jean Prouvé. Pour finir, du béton liquide léger est coulé le long des poutres verticales pour stabiliser l’ensemble.

Critiquée pour son isolation thermique et acoustique insuffisante, la cité est délaissée par les habitants de Drancy. Les tours sont démolies en 1950, transformant la Muette en une cité militaire jusqu’en 1976

Du rêve au cauchemar

Mais la crise économique des années 1930 freine la réalisation complète du projet. Seuls les gratte-ciel et quelques autres structures sont achevés et mis en location en 1936. Et le destin de la cité de la Muette prend un tournant pour le moins sombre pendant la Seconde Guerre mondiale. En juillet 1940, le bâtiment en forme de «U» devient un camp d’internement pour des prisonniers de guerre français, avant de se transformer en annexe du camp de Saint-Denis pour les «ressortissants des puissances ennemies du Reich». À partir d’août 1941, à la suite de la politique de représailles nazie, le camp devient un lieu d’internement pour les hommes juifs, français et étrangers de l’est parisien. En juin 1942, il se transforme en un camp de transit et de déportation pour les Juifs de toute la France, envoyés principalement à Auschwitz-Birkenau.

Reconnaissance historique et architecturale Après la guerre, la cité de la Muette retrouve progressivement sa vocation initiale de logement social, bien que certaines parties restent inachevées. En 2001, elle est classée monument historique en raison de son importance architecturale et de son rôle dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Le tunnel creusé par les internés en 1943 est également classé en 2002. Aujourd’hui, la cité de la Muette, qui a été plusieurs fois rénovée, demeure un témoin important de l’architecture moderniste et un haut lieu de la mémoire nationale.

Stéphane Miget