
La Maison du Peuple de Clichy (92) n’est plus l’instrument social du Front populaire. Mais elle est en train de retrouver son âme d’origine : celle de l’innovation, de la mobilité spatiale et de l’industrie au service du quotidien. Jalon de ce que l’on n’appelait pas encore la construction hors site, ce manifeste moderniste des années 1930 entre aujourd’hui dans une phase décisive de sa réhabilitation. Restauré avec soin, sans fétichisme ni trahison, il voit pour la première fois depuis sa construction ses célèbres planchers mobiles réellement mis en mouvement.

Prouesse technique née lors du Front populaire, construite entre 1935 et 1939 par Marcel Lods, Eugène Beaudouin, Vladimir Bodiansky et Jean Prouvé, la Maison du Peuple de Clichy incarne une utopie fonctionnelle : être un lieu polyvalent, populaire, adaptable à tous les usages sociaux. L’ossature métallique, les façades en mur-rideau et surtout les planchers amovibles en font un prototype d’architecture industrialisée, à la frontière entre bâtiment et machine. Son système ? Huit dalles métalliques de 17,5m sur 5,4m, pesant chacune 20 tonnes, qui montent ou descendent par un transbordeur mécanique pour modifier la configuration intérieure. À l’époque, l’espace passait d’un marché couvert à une salle de réunion ou de projection en quelques heures.
Complexité mécanique et entretien coûteux
Malgré son classement au titre des Monuments historiques en 1983, l’édifice, longtemps laissé à l’abandon, s’est figé au fil des années. Inutilisés, les organes de la machine métallique ont rouillé. Les infiltrations d’eau ont endommagé les façades, les planchers et les cloisons. Malgré plusieurs tentatives de réhabilitation, seules les parties basses ont repris vie, tandis que l’étage supérieur restait inexploité. Sa complexité mécanique, son entretien coûteux et l’absence de porteur de projet pérenne ont condamné ses systèmes à l’inertie. L’architecture-machine est restée à l’arrêt.

Après un projet de réhabilitation en surélévation controversé – la tour en béton fibré portée par une équipe composée du groupe immobilier Duval, des architectes Rudy Ricciotti, Laurent Becker (LBA), Holzweg ainsi que Jacques Moulin (ACMH) – et interrompu en 2019 par le ministre de la Culture de l’époque Franck Riester, le bâtiment a finalement été racheté en 2021 par le chef Alain Ducasse et le promoteur Apsys. Avec eux, la Maison du Peuple entame une nouvelle vie et fait l’objet d’un vaste chantier de réhabilitation. Débutés en 2024, les travaux visent à transformer ce joyau industriel en un espace hybride baptisé «Les manufactures», qui mêle gastronomie, culture et patrimoine. Il est prévu d’installer des laboratoires culinaires, une chocolaterie, un restaurant, des bureaux, mais aussi des lieux associatifs ouverts sur le quartier.

Un programme de 30 millions d’euros
Piloté par Apsys et le groupe Ducasse Paris, le projet est mené en collaboration avec les agences Perrot & Richard Architectes et le studio Jouin Manku. Entrée dans sa phase opérationnelle début 2025, la restauration du bâtiment devrait s’achever fin 2026, avec une ambition forte : celle d’associer patrimoine architectural, innovation technique et nouveaux usages publics. Le programme, estimé à 30 millions d’euros, soutenu parle ministère de la Culture, la région Île-de-France et la Ville de Clichy, vise une double certification HQE et BREEAM, plaçant l’ouvrage patrimonial au niveau des standards environnementaux contemporains.
Mais revenons à l’architecture industrielle et aux fameux planchers. Un moment spectaculaire a marqué cette renaissance en juin 2025 : la mise en mouvement des planchers mobiles, jamais pleinement actionnés jusqu’alors. Sept d’entre eux ont été hissés jusqu’à 15 mètres de haut dans l’armoire à planchers, véritable cathédrale mécanique. Objectif : rendre perceptible le génie du système de mobilité verticale, sans nécessairement remettre en usage son aspect transformable. Les planchers resteront finalement figés, mais le projet conserve sa dimension pédagogique et mémorielle. Le transbordeur, les câbles, les contrepoids et les rails restent visibles. Le public pourra comprendre la logique d’origine, sans les risques liés à leur activation continue. L’objectif est d’exprimer visuellement la structure, les trajets, la logique et le fonctionnement du système de mobilité verticale dans l’armoire à planchers. À noter, le chantier est mené avec des entreprises spécialisées de haut vol comme H. Chevalier (restauration du bâti ancien) et Vulcain (métallurgie et serrurerie fine).
Stéphane Miget












