Afin de répondre par la rénovation – qui correspond à 50 % du marché – aux besoins criants de logements et à la crise de la construction, le hors-site est entré en phase d’industrialisation à la vitesse grand V. Pour embrasser cet enjeu, l’ossature métallique légère armée apparaît comme une ressource indispensable.

Le hors-site vit-il une phase charnière ?
Pour Jérôme Lahure, directeur d’Arkeo System, spécialisé dans le LSF (Light Steel Frame), « après plusieurs années en phase expérimentale, le marché entre en phase d’industrialisation. »
Et cette dernière est même en phase accélérée selon Fernando Guillen, directeur des ventes Remagin France (Etex) : « Depuis 2025, une normalisation progressive est enclenchée, et de manière très rapide. Tous les majors du BTP comme les promoteurs se positionnent, car ils ont compris les avantages du hors-site. »
Sentiment partagé par Damien Muller, cofondateur de Sweelco, fabricant de bâtiments et structures en ossature métallique légère, « qui se place de manière naturelle dans le hors-site puisqu’elle en adopte les avantages. »
Bien sûr, des freins demeurent. « Nous devons encore sensibiliser les architectes, notamment aux atouts de légèreté et de rapidité de cette technologie. »
L’ossature métallique doit aussi se débarrasser de la perception du préfabriqué qui emprisonnerait la liberté architecturale. Quant à l’acier, il doit s’affranchir de la corrosion, « qui a été éludée avec le Magnelis d’ArcelorMittal, dont la résistance est supérieure à n’importe quel autre métal galvanisé, quel que soit l’environnement », précise Damien Muller.

Il faut aussi composer avec la complexité normative française. « Grâce au NF DTU 32.3, nos solutions en 2D entrent dans une technique courante. Sans ce cadre réglementaire, nous ne pourrions rien faire », concède Damien Muller.
A contrario, en limitant les constructions au R+3 et au résidentiel, « dès que l’on sort de ce contexte, il faut passer par une ATEx auprès du CSTB, dont on connaît le coût et la lenteur », pointe Fernando Guillen.« Cette difficulté décourage de nombreuses start-ups, qui doivent en plus investir dans un contexte industriel important. En outre, elles ont besoin de volume et d’un plan d’achat stable, ce qui est difficile dans un marché français cyclique. La filière a encore besoin de se structurer. »
FAIRE DU CARBONE et de l’ACV une force
Autre contrainte : la complexité normative environnementale, avec des calculs de performance encore inéquitables entre le béton, le bois et l’acier. Mais les acteurs du cru l’ont transformée en opportunité. À l’instar du digital, incontournable dans un contexte de standardisation, « le BIM, le DFMA (Design for Manufacturing and Assembly) ou encore le DFC (Design for Circularity), qui ont connu un réel point de bascule en 2025, optimisent la production, comme la gestion des déchets », témoigne Fernando Guillen.
Grâce à la maquette numérique du bâtiment, « nous injectons peu de quantité de matière pour fabriquer des profils avec un acier issu d’une filière industrielle de qualité. Ainsi, nous connaissons les caractéristiques mécaniques dans toutes les dimensions », explique Damien Muller.
Cette digitalisation rime avec rationalisation poussée, répétabilité mais aussi modularité. De quoi faire du hors-site une norme prête à basculer avec un effet de seuil, en dopant ces systèmes en acier « qui tirent leur épingle du jeu avec brio, même si la RE2020 exerce une pression forte sur les questions du carbone et de l’ACV », analyse Fernando Guillen. Avec cette même expertise d’utiliser «l’acier là où il y en a besoin, nous agissons aussi sur un levier carbone : la conception optimisée de nos profils l’est aussi pour le transport. À coûts équivalents, nous proposons à nos clients le fret ferroviaire avec un gain jusqu’à 95 % de CO2», renchérit Jérôme Lahure, pour qui il faut aussi « aller au bout de la filière sèche avec des solutions les plus démontables et les plus réversibles possibles. Par exemple, nous travaillons avec Technopieu pour que nos constructions soient indolores sur les terrains ».Mais en 2026, c’est du côté du collectif que se dessine le plus gros enjeu.

La solution la plus adaptée en surélévation
Avec une crise du logement neuf qui n’arrive pas à étancher sa soif, « la rénovation, qui représente plus de 50 % du marché, attend des solutions aux délais d’exécution rapides, et en volume pour traiter de grands ensembles », indique Fernando Guillen. Or, sur ce marché à la promesse juteuse, le bât blesse : « La France, comme toute l’Europe, manque de main-d’œuvre, rappelle Jérôme Lahure. Nos procédés répondent à cette problématique avec une qualité supérieure d’exécution dans des délais très courts. »Face à cette pénurie criante, « nous devons diffuser nos solutions auprès des bailleurs sociaux, les seuls à encore disposer de budgets, qui s’intéressent à la préfabrication », pointe Damien Muller.
Et pour cause : le besoin structurel de logements en milieu urbain, où la densification est la règle, met en lumière la surélévation.
« Or, l’ossature métallique légère est la seule solution pour poser une nouvelle structure sur un bâtiment non dimensionné pour cet apport de poids, poursuit Damien Muller. De plus, en intégrant l’isolant dans nos panneaux 2D, le complexe gagne 7 à 8 % de surface habitable à surface de plancher équivalente par rapport à une solution constructive traditionnelle. »
Et quand les contraintes de site sont trop fortes et empêchent l’utilisation d’engins de levage, la filière sait s’y adapter : « Dans notre profil, nous avons conçu un système de poinçon pour un assemblage sur site aussi rapide que s’il était réalisé en usine », reprend Jérôme Lahure.De quoi concurrencer le bois ? « S’il est adapté et très pertinent pour certaines constructions, il ne l’est pas pour d’autres. Et c’est là où l’acier prend le relais », appuie Fernando Guillen.En attendant l’acceptation économique par le marché de l’acier bas carbone – qui vise les 100 % de matières recyclées à l’horizon 2030 –, voilà un autre levier pour cette ossature métallique légère, qui sait déjà mettre en avant toutes ses qualités.
« Notre filière doit encore gagner en lisibilité et en reconnaissance »

Christophe Cougnaud, président de l’Acim (syndicat des acteurs de la construction industrialisée et modulaire)
Quels sont aujourd’hui les enjeux pour la construction modulaire ?
Christophe Cougnaud : La construction modulaire et industrialisée s’impose progressivement comme une solution crédible, et une réponse concrète aux défis contemporains tels que la rapidité de construction, la sécurité et les conditions de travail, la sobriété économique, la qualité d’usage et la transition environnementale.
Mais pour franchir un cap décisif, notre filière doit encore gagner en lisibilité et en reconnaissance. Notre syndicat professionnel, l’Acim, travaille déjà avec la DGE au ministère des Finances, ou des organismes de prévention tels que la Cnam, l’OPPBTP ou l’INRS afin de promouvoir la sécurité.
Dans un autre registre, nous travaillons également avec la FHSF – Filière Hors Site France – et Hors Site Conseil, chacun dans son domaine de prédilection, pour promouvoir la construction hors-site à grande échelle. Rendez-vous en septembre.
Quelles évolutions professionnelles accompagnent cette transformation ?
La construction modulaire bouleverse les pratiques traditionnelles du bâtiment. Elle nécessite une hybridation des compétences entre industrie et construction, entre production en usine et assemblage sur site.
Nous travaillons avec le CSTB, le CTICM, l’Afnor entre autres pour qualifier et certifier nos constructions. De nouveaux métiers émergent, autour du pilotage de projets industrialisés, de la conception intégrée ou encore de la logistique avancée.
Cette évolution appelle également une montée en compétence globale de la filière, ainsi qu’un renforcement des formations adaptées. À l’Acim, nous nous devons d’accompagner notre filière en pleine transformation, au cœur des mutations du secteur de la construction.
Face à la concurrence internationale, notamment chinoise, quelle contre-offensive européenne ?
La montée en puissance d’acteurs internationaux, en particulier asiatiques, nous oblige à structurer une réponse européenne ambitieuse.
Nous sommes à l’initiative, avec plusieurs syndicats professionnels européens, pour créer un nouveau syndicat pouvant nous représenter auprès notamment de la Commission européenne, l’EAIC – European Association for Industrialised Construction – et défendre nos intérêts.Cette contre-offensive ne peut se limiter à une logique de prix. Elle doit s’appuyer sur nos atouts : exigence réglementaire, qualité de conception, performance environnementale et capacité d’innovation.
Quelques mots sur votre prochain colloque ?
Le colloque du 11 juin, à la cité universitaire de Paris (XIVe), constituera une étape clé. À travers témoignages, expertises et tables rondes, nous mettrons en débat ces quatre axes structurants : valoriser l’expertise de la filière, renforcer sa crédibilité institutionnelle, clarifier les cadres réglementaires et assurantiels, et affirmer une vision stratégique.
Plus qu’un moment d’échange, ce rendez-vous doit être un point d’inflexion. Car la construction modulaire n’est plus une promesse : elle est une réalité industrielle, et désormais un levier majeur pour construire autrement, plus vite, et mieux.Dans ce contexte, l’Acim entend jouer pleinement son rôle de fédérateur et d’accélérateur. Notre ambition est claire : structurer une filière d’excellence, lisible et influente.Cela passe par la valorisation de notre savoir-faire, la consolidation de nos référentiels, et l’affirmation d’une vision stratégique partagée.
« En hors site, la construction métallique n’est pas une option mais une solution »
Hervé Gastaud, délégué général du SCMF (Syndicat de la construction métallique de France)

Le hors-site, est-ce une tendance de fond ?
Hervé Gastaud : Pour nos adhérents, c’est même une transformation assez profonde. Entre 70 et 90 % des éléments préfabriqués dans les ateliers peuvent être compatibles avec le hors-site, avec des gains de temps sur chantier de l’ordre de 30 à 50 %. D’ici 2030, le hors-site pourrait peser entre 10 et 15 % de notre marché, dont le chiffre d’affaires annuel est de quatre milliards d’euros, pour 850 constructeurs métalliques et 25 000 emplois. Face au recul des surfaces non résidentielles autorisées, certains de nos adhérents voient le hors-site comme un remède anti-crise, et l’acier semble le matériau le plus polyvalent pour travailler en 2D et en 3D. Pour notre président, Emmanuel De Laage, le hors-site est même une révolution industrielle, et la construction métallique n’est pas une option mais une solution.
Comment se positionne l’acier face à l’enjeu environnemental dans le contexte de la RE2020 ?
L’acier, 100 % recyclable, est le seul matériau structurel circulaire. Environ 20 % de nos opérations sont déjà démontées et remontées. Mais un biais persiste dans la RE2020. La matrice d’utilisation de l’ACV dynamique reste plus favorable au bois parce qu’elle repose sur une durabilité limitée des bâtiments. Il existe une iniquité réglementaire qui nous pose question. Si les notions de réversibilité, de démontabilité et de réemploi étaient intégrées, l’acier serait repositionné.
Faut-il capitaliser sur ces messages face au bois ?
Selon les opérations, contrairement au bois et au béton, l’acier autorise de plus grandes portées et une finesse structurelle permettant un design architectural assez remarquable. Mais le bois est un partenaire, et notre positionnement est clair : selon les opérations, il faut employer le bon matériau au bon endroit. La mixité acier-bois-béton est une tendance croissante. Nous la portons avec ConstruirAcier et avec le CTICM*, notre bras armé technique, qui y travaille pour proposer demain des bâtiments hybrides.
Dans un contexte de crise du logement, où le hors-site est vu comme une solution, quelle est la position du SCMF ?
La construction métallique est présente dans 80 % des bâtiments industriels et agricoles, des équipements publics, des pylônes, des ponts et des passerelles. Nous sommes, et faisons, l’industrie en France. Mais, outre-mer, il y a des opérations en collectif et en individuel qui mêlent à l’ossature acier du béton, du bois, voire des briques, et possèdent des propriétés cycloniques et sismiques très intéressantes. Le logement est donc un vecteur de développement, comme la surélévation. D’ailleurs, nous avons déjà travaillé à des procédés pour alléger l’acier. Entre 2024 et 2025, nous avons utilisé 20 000 tonnes en moins dans la construction métallique, parce que nous avons réduit l’apport de matériaux et de matières pour des systèmes plus légers et, de fait, plus décarbonés.
Donc, en dehors du neuf, le hors-site est aussi un secteur stratégique pour la rénovation ?
Il est porteur pour les dix années à venir. En alliant légèreté, préfabrication et rapidité, la construction métallique va pouvoir surélever, réaliser des extensions urbaines, etc. Le hors-site est donc un vrai sujet pour la construction métallique, d’autant que les prescripteurs y sont de plus en plus sensibilisés.













