Désormais les maîtres d’ouvrage pensent hors-site

2235

Créer les conditions du déploiement de la construction hors-site et embarquer l’ensemble de la chaîne de production des bâtiments. Les grands maîtres d’ouvrage s’organisent pour être au rendez-vous. Antoine Bourguignon, responsable de l’unité de projets immobiliers, direction des gares et de la ville, Société du Grand Paris, et Pierre Paulot, directeur de la maîtrise d’ouvrage, Immobilière 3F, expliquent ce qu’ils sont en train de mettre en place pour y parvenir.

Groupe 3F/maître d’œuvre Amna. Morsang-sur-Orge (91) : 125 logements collectifs et 15 maisons individuelles avec système hors-site de panneaux sandwich P2P.
Antoine Bourguignon, responsable de l’unité des projets immobiliers, direction des gares et de la ville, Société du Grand Paris
Pierre Paulot,
directeur de la maîtrise d’ouvrage,
Immobilière 3F

Quelle est votre définition de la construction hors-site ?

Pierre Paulot. La filière sèche nous conduit à réaliser de nombreuses opérations ayant recours à la préfabrication en atelier. C’est un premier pas vers le hors-site, mais ce n’est pas, selon moi, la définition exacte. Celle-ci n’est d’ailleurs pas figée, elle va évoluer. Je vois le hors-site se développer plutôt de manière hybride, avec des éléments en une, deux ou trois dimensions intégrant plusieurs composants : par exemple un mur à ossature bois (MOB), une menuiserie et une vêture.

Antoine Bourguignon. Je partage ce point de vue et j’ajouterai tout ce qui est fabriqué en amont, à l’extérieur et en dehors de la temporalité du chantier, puis assemblé sur site. Dans tous les cas, définir ce qu’est la construction hors-site est très important. Nous avons lancé avec l’Immobilière 3F et un certain nombre d’opérateurs publics (RATP, SNCF Immobilier, EpaMarne, etc.) un groupe de travail chargé de réfléchir à la notion de construction hors-site et de déterminer nos besoins respectifs. Certains d’entre eux l’appréhendent comme étant nécessairement tridimensionnelle, car ils veulent pouvoir apporter rapidement, sur un territoire donné, une réponse temporaire à un besoin spécifique. Donc un bâtiment déplaçable. D’autres souhaitent anticiper les changements liés à la réglementation environnementale 2020, ou encore réfléchir à la structuration des filières. Il y a une grande diversité dans la perception du hors-site.

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

P.P. Si je fais le bilan de ces dernières années, nous avons construit quelque 2000 logements composés d’éléments bi ou tridimensionnels… C’est pour cette raison que je parle d’hybridation. Pour construire la ville, nous nous insérons dans un territoire cadastré qui lui-même s’inscrit dans une topographie et avec des contraintes spécifiques à chacune des collectivités. Donc, le principe de l’agrégation de modules tridimensionnels qui s’inséreraient sur tous les sites n’est pas possible, elle n’est pas non plus souhaitable. C’est pourquoi nous travaillons sur le vocabulaire du hors-site. Il est important qu’il soit commun à tous les acteurs pour savoir de quoi on parle. Les objectifs de la RE2020 qui exigent des réponses techniques ambitieuses quant à la décarbonation des opérations de construction nous conduisent à nous engager dans cette filière.

A.B. Effectivement, nous avons une vision spectaculaire du hors-site – modules tridimensionnels fabriqués en usine et livrés sur site –, mais cela concerne nombre d’éléments dans la structure même du bâtiment que l’utilisateur final ne verra pas. C’est pourquoi le vocabulaire et l’effort de définition des objectifs sont aussi importants : chacun des intervenants de la chaîne de production et de rénovation de logements doit pouvoir trouver sa place. Dans ce processus, d’ores et déjà engagé, de réécriture de la ville sur elle-même avec une dimension durable, nous nous sommes rapprochés des gros opérateurs pour adopter une démarche commune.

En matière de construction et de rénovation durables, à faible impact carbone, le hors-site est-il donc bien adapté ?

P.P. Oui, mais cela va au-delà du carbone. La limitation des nuisances sur chantier, la qualité et la rapidité d’exécution, une meilleure productivité, la réduction de la consommation d’eau – sujet sur lequel il va falloir se pencher –, sont aussi des points positifs. Cette approche est globalement vertueuse, y compris pour la biodiversité. Mais elle ne se fera pas seulement avec le bois ou les matériaux biosourcés, elle doit également intégrer les géo sourcés, le béton bas carbone, le métal… L’hybridation est une donnée importante à prendre en compte.

A.B. Le bon matériau au bon endroit, c’est ce qui doit guider une maîtrise d’ouvrage soucieuse de l’empreinte environnementale de ses constructions. Sachant que l’ensemble de la chaîne est concerné : la maîtrise d’ouvrage qui doit faire des choix, la maîtrise d’œuvre et les architectes qui doivent l’aider à les faire. Et ce, grâce à la révolution numérique, au BIM, aux bibliothèques de détails de catalogue qui offrent davantage d’outils. Le rôle des architectes sera déterminant dans cet exercice. Et les entreprises vont devoir s’adapter. Les industriels produiront des sous-ensembles qui seront assemblés par ces entreprises sur la base d’un dessin d’une conception architecturale qui alliera décarbonation, biodiversité, etc.

Concrètement, quels sont les arguments en faveur du hors-site pour la performance environnementale ?

P.P. Au-delà des avantages déjà évoqués,l’intérêt de la démarche est qu’elle incite les constructeurs, les industriels et les fabricants à adapter leurs pratiques. Nous avons réalisé une opération avec du béton de chanvre projeté pour un immeuble de huit étages à Boulogne (92) : ce matériau présente des qualités indéniables en matière d’isolation et de perspirance. Mais sa mise en œuvre sur chantier est compliquée, notamment en raison des temps de séchage. Certains fabricants se sont adaptés en proposant des panneaux préfabriqués en béton de chanvre. Avantages ? Suppression des projections, donc moins de salissures, et élimination des délais de séchage puisque ce sont des composants secs qui arrivent sur chantier. Plus généralement, le hors-site change notre regard sur les matériaux locaux géosourcés ou biosourcés comme la pierre, la terre crue ou la paille… Nous sommes vraiment dans une dynamique positive.

A.B. Le hors-site est l’un des éléments de réponse pour construire plus rapidement une ville plus décarbonée, plus économe. Toute la chaîne de production est concernée. Ce ne sera pas le grand soir, mais en termes de recomposition, chacun des acteurs doit trouver sa juste place dans la construction des bâtiments de demain. Nous sommes parvenus à une étape où le hors-site se déploie, quoi qu’il arrive. Nos bâtiments sont déjà en partie érigés avec des éléments préfabriqués.

Aire de préfabrication des voussoirs au Christ-de-Saclay (91)

Il y a la question de la supposée non-qualité architecturale des projets hors-site. Qu’y répondez-vous ?

A.B. Pourquoi le fait de fabriquer en atelier des éléments de façade plutôt que de les couler en place serait-il synonyme de la pauvreté architecturale ? Cela nous renvoie une nouvelle fois à la définition du hors-site. L’architecte est au cœur de la qualité architecturale des projets. Celle-ci sera au rendez-vous s’il s’approprie ces procédés constructifs dès la phase de conception.

P.P. La préfabrication renvoie aux constructions des années 1960/1970, voire, plus récemment, aux hôtels type «Formule 1». Ces architectures monotones et répétitive sont causé du tort et donné une image très négative de la préfabrication. Cela renvoie aussi au mode constructif tridimensionnel qui peut conduire à un appauvrissement architectural. C’est oublier que l’architecte est au cœur de la conception du projet. Quel que soit le mode constructif retenu, celui-ci ne doit pas entacher la qualité architecturale. De notre côté, nous défendons, comme je l’ai déjà dit, l’hybridation des modèles constructifs qui doit permettre de composer le projet en fonction du contexte et du programme. C’est pourquoi les architectes doivent bien être au centre du dispositif et impliqués très en amont dans la phase de conception.

Comment créer les conditions de la structuration de la filière ?

A.B. Avant tout, il y a la nécessaire sensibilisation et la prise de conscience de chacun des acteurs : maître d’ouvrage, maître d’œuvre, entreprises et industriels. Certaines entreprises sont à des degrés divers de maturité en matière d’industrialisation de leurs procédés. Le champ des possibles est très vaste, mais il faut se reposer sur les fondamentaux, telles la nouvelle réglementation RE2020 et les nouvelles attentes de la ville qui se construit plus vite, avec moins de nuisances et plus durablement. Cela implique donc de la formation, de la sensibilisation, du signal – les trois dimensions en même temps. Ensuite, nous avons de nouveaux outils comme la digitalisation. Nous avons une meilleure visibilité de ce qui peut être fabriqué, hors-cycle et hors-site. C’est peut-être là-dessus que l’on devra mettre l’accent. Les maîtres d’ouvrage devront trouver les bons modes d’expression dans leur consultation, pour atteindre ces objectifs.

P.P. Le mode classique de faire en silo est le suivant : l’architecte conçoit son projet, le bureau d’études le chiffre, puis nous lançons un appel d’offres pour désigner les entreprises. Ensuite, le chantier se déroule et s’adapte de manière permanente, chacun avec son savoir-faire, ce qui génère une perte en qualité, en délais et en productivité. Le hors-site incite, au contraire, à un travail plus collaboratif, permettant ainsi d’optimiser la conception du projet en amont, de fluidifier et d’accélérer la réalisation et de livrer avec beaucoup moins de réserves. Autre effet positif : l’industriel revient à la table, aux côtés de l’entreprise, de la maîtrise d’ouvrage et de la maîtrise d’œuvre pour proposer des systèmes constructifs pertinents intégrant des composants multiples. Cette démarche collaborative favorise l’ingénierie, la créativité et l’intelligence collective.

Quel serait votre message à la filière ?

P.P. Tout d’abord, montrer là où nous souhaitons aller. Nous avons annoncé 50 % de hors-site à l’horizon 2030 chez 3F. C’est un signe au marché pour construire différemment, pour mieux construire et jamais au détriment du projet. Les entreprises confrontées à des difficultés de recrutement doivent également pouvoir requalifier le travail de leurs compagnons. Il est important de mettre en valeur ces métiers du bâtiment pour attirer de nouveaux talents.

A.B. L’industrialisation de la construction se réfléchit souvent en termes de résultats. C’est un produit standardisé, préfabriqué, à la chaîne. Le bâtiment, lui, a une approche contextuelle d’un point de vue architectural, topographique, énergétique, de pollution de l’air, sonore… C’est à chaque fois un cas particulier. L’industrialisation, elle, est trop souvent considérée à travers son produit final standardisé, et c’est ce qui lui a porté préjudice. Alors qu’il s’agit davantage d’un processus industriel de construction que d’un résultat fini standardisé et réplicable à l’infini. C’est une réponse à l’impératif qui se présente à nous de changer nos façons de travailler. Ce n’est pas une finalité en soi, c’est un chemin à emprunter.