Pour un monde habitable

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ENTRETIEN

Philippe Starck,

créateur de lieux, designer

PORTRAIT PAR JB MONDINO

VIRGINIE SPEIGHT. Quel regard portez-vous sur votre carrière ?

PHILIPPE STARCK. Si on parle architecture. Je dois avouer que je n’ai jamais eu le désir de faire une carrière d’architecte, ce que je ne suis pas d’ailleurs. Ce n’est pas mon expertise préférée. J’ai eu l’occasion dans le passé de m’y adonner grâce à des propositions que j’ai reçues, j’en ai profité pour essentiellement faire de l’exploration que j’appellerais démonstrative, sur des immeubles principalement au Japon. Quand j’ai vu que mon exploration était finie et reprise par d’autres. Je n’ai eu aucun désir de poursuivre. Et ça en est resté là. J’ai repris plus tard d’une autre façon.

V.S. Comment résoudre le problème criant du manque de logements ?

P.S. Quand j’ai entendu Obama déclarer pendant la grande crise qu’il allait donner 400 milliards aux 3 majors de l’industrie automobile. J’ai bien compris pourquoi il était contraint de le faire, les retraites, les ouvriers et ainsi de suite. Cependant, cela m’a rendu extrêmement triste car on venait de rater par cette déclaration une opportunité extraordinaire qui aurait changé la vie de quasiment la majorité des gens sur notre bonne Terre. En effet, ce que j’aurais aimé entendre, cela aurait été qu’il allait donner 400 milliards à ces 3 majors de l’automobile pour conserver les ouvriers, et tout le reste. Mais de se servir des mêmes ingénieurs, ouvriers, de ces mêmes savoir-faire extraordinaires, des machines mais pour fabriquer des maisons. Car je pense qu’à terme nul n’a besoin de voiture, à plus forte raison de voitures américaines. Donc c’était vraiment de l’argent mis à la poubelle dès lors que des savoir-faire extraordinaires, des outils très performants, pouvaient nous donner des maisons au prix des voitures.

Quand on compare l’intelligence, la technologie, l’incroyable savoir-faire, la somme de toutes ces choses propres à l’automobile pour un prix en général assez correct, c’est très peu cher. On va dire qu’une automobile en moyenne, ça vaut plus ou moins 20 000 euros dans laquelle, vous disposez des verres qui descendent, des sièges qui se règlent, l’air conditionné, des toits ouvrants etc. Quand on voit aujourd’hui que pour une maison individuelle, vous allez payer plus ou moins 200 000 euros, soit un zéro de plus ; c’est totalement archaïque. Si vous pesez une automobile, si vous pesez une maison aujourd’hui et que vous regardez les prix, c’est totalement ridicule. En réalité, j’ai toujours été concerné dans ma vie par le fait que les gens avaient besoin de toits pour mettre leur famille à l’abri, en les préservant de la pluie et du froid. J’ai toujours pensé depuis que je suis enfant bizarrement que la seule solution viendrait des systèmes industriels :la préfabrication puis le modulaire seraient l’unique solution.

J’ai tenté moi-même de faire mes propres essais à travers la maison des 3 Suisses que l’on pouvait construire soi-même. À une époque où il n’était pas autorisé de construire en bois, nous avions frôlé l’interdiction. Malgré tout, j’ai créé la compagnie Path de maisons technologiques préfabriquées en Slovénie qui au demeurant fonctionnent toujours, et plutôt pas mal.

Pour moi, je n’en suis qu’au bégaiement de la chose. Je poursuis simplement un but, que tout un chacun ait accès à une maison de grande qualité culturelle, de grande qualité humaine, de grande qualité technologique et de matériaux pour le prix d’une voiture, autrement dit 20 000 euros. C’est une obsession et j’y arriverai ! Je pense que l’architecture démonstrative que j’ai créée, il y a presque 50 ans au Japon, qui finit à Dubaï est dépassée. Nous n’en avons plus les moyens, ni l’envie. On s’aperçoit que ces architectures monumentales / publicitaires – projets faramineux, dispendieux et de qualité médiocre, ne présentent aucun intérêt. J’ai l’impression que cette époque est heureusement révolue. On est en train de réatterrir sur la réalité que l’on ait des gens qui ont froid.

V.S. Un habitat se doit d’être multi-usage ?

P.S. C’est une évidence, et surtout il faut maintenant y ajouter la notion de temps. En somme, on peut y faire plusieurs activités qui dépendent du lieu, de l’endroit et surtout le temps passé à pratiquer cette activité. La notion qui est connue, c’est l’espace résiduel. La notion qui devient beaucoup plus importante est le temps résiduel : une mine d’or pour utiliser au mieux les lieux.

V.S. Comment croisez-vous les disciplines ?

P.S. Tout projet porte en lui-même le croisement de toutes les méthodes les plus pertinentes possibles afin d’être à l’arrivée le meilleur. Il n’y a pas d’école, de pré-acquis. J’ai toujours été surpris que Taka Ãndo conçoive des maisons en béton non isolées, dans un pays qui alterne pourtant les saisons chaudes avec les saisons froides, et que celles-ci soient pensées à l’identique : c’est très étonnant Je me demande qui peut y habiter, a fortiori sans fenêtres. Je pense que le rôle du créateur en lieu, expression plus juste que le terme d’architecte ne voulant plus rien dire, consiste d’abord à rendre de vrais services. Que cela soit le prétexte à inventer d’autres moyens, méthodes, et matières. À l’heure actuelle, je suis en train définir une école de créativité au Qatar qui cumule volontairement toutes les manières de construire, évidemment créatives et d’avant-garde : la 3D dans toutes les matières, le gonflable etc.

La maison des 3 Suisses

Je suis dans une démarche humaniste, c’est ce qui m’empêche d’être architecte.

V.S. Considérez-vous que votre pratique coïncide avec la recherche d’un monde plus habitable ?

P.S. Je ne suis pas intéressé par l’architecture mais par les humains. Je suis dans une démarche humaniste, c’est ce qui m’empêche d’être architecte. Il n’y a pas d’école, pas de pré-acquis. Il y a simplement un but très clair avec des paramètres très clairs. Il n’est pas question de rendre le monde plus habitable, mai habitable. C’est un sujet totalement humaniste que l’on peut qualifier de moral. Le respect de l’humain prévaut sur toute autre chose. Dans un contexte de démographie galopante, il ne faut pas oublier que des millions de gens vont se retrouver sans toit. Au-delà de satisfaire à l’urgence, il faut apporter du plaisir, de la désirabilité à des prix vraiment abordables. Si je réussissais à faire rêver les gens en leur proposant leur future maison à 20 000euros, je serais le roi du stade.

V.S. Quel regard portez-vous sur la construction industrialisée ?

P.S. La construction traditionnelle ne fonctionne plus- coûts prohibitifs, délais trop longs, et piètre qualité. Ce n’est bénéfique pour personne. Devant ce constat de mort clinique, la seule solution est de passer d’urgence à la préfabrication et à la modularité comme c’est en train de se produire. Mais évidemment en l’envisageant avec de grands préceptes humanistes, moraux basés sur le respect, l’honnêteté et en plus le talent ; je ne parle même pas d’esthétique. Cela fait 40 ans que je prends ce sujet à bras-le-corps, je vis ainsi une sorte de renaissance. Et d’ailleurs les constructeurs hors-site fleurissent un peu partout.

Si on jette un regard sur le passé, le fait d’avoir perpétué l’homme des cavernes qui habitaient dans les grottes est une aberration. Ce que l’on a fait en substance, c’est d’aller creuser la montagne afin de prendre des pierres pour faire des grottes. On les a moulues, on a pris de l’eau puis on en a fait du ciment ; et on a refait des grottes. C’est sidérant d’archaïsme. Même si on a sophistiqué les bétons, cela reste d’un autre âge.

V.S. Auriez-vous des projets en cours qui feraient appel à la construction modulaire, préfabriquée ?

P.S. Oui, un certain nombre qui pour l’instant reste confidentiel. Ce que je peux vous dire, c’est que nous travaillons sur des projets qui auront tous une part de préfabriqué.