Changer d’échelle… ou travailler à la marge

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Sur le papier, les planètes sont alignées : le hors-site est à même de répondre aux défis du secteur de la construction (décarbonation, pénurie de main-d’œuvre, pression sur les délais, transformation des métiers, etc.).Sur le terrain, la réalité est plus nuancée. La filière avance, s’équipe, s’organise… mais elle n’a pas encore atteint sa maturité. Incursion au cœur d’un écosystème en pleine structuration.

L’usine Vestack de Saint-Germain- Laval (77) constitue, sur plus de 25 000 m², l’une des principales « City Factory » françaises dédiées à la construction hors-site bas carbone

Dans les discours des industriels comme des majors de la construction, l’approche hors-site est de plus en plus souvent évoquée comme la solution à de nombreuses problématiques bien identifiées. Mais derrière ce constat, les stratégies diffèrent.

Chez Trecobat, le virage est assumé. « Pour nous, le hors-site n’est pas une option mais notre ADN », affirme Nicolas Cosset, directeur industriel Pôle Bois. Le groupe a effectivement élargi son terrain de jeu : « Avec notre Pôle Industriel Bois (Murebois, POBI, Natibox), nous intégrons toute la chaîne de valeur, de la conception numérique à la fabrication robotisée, ce qui nous permet de garantir une qualité industrielle constante et de répondre aux enjeux du marché. »

Même ancrage historique chez GA Smart Building. « Nous pratiquons la construction hors-site depuis les années 1960 », rappelle Kader Guettou, directeur général immobilier d’entreprise équipements publics. Avec ses neuf usines, le groupe revendique une longueur d’avance, tout en cherchant à entraîner la filière : « Nous avons ouvert notre plateforme industrielle à d’autres acteurs. »

Chez Ossabois, filiale de GA Smart Building, la société avance dans la continuité. « On fait du hors-site depuis toujours, depuis 45 ans », insiste son directeur général Yannick Sola. Une antériorité qui lui permet aujourd’hui de capitaliser sur des process industriels éprouvés.

D’autres acteurs renforcent également leur outil industriel pour changer d’échelle. Chez BOOA, la stratégie s’appuie sur des investissements importants dans l’outil de production et son automatisation, avec l’ambition de structurer une offre complète, du mur ossature bois au modulaire. « BOOA est née de la conviction que l’industrie peut apporter au bâtiment ce que le bâtiment ne sait pas faire seul », résume Lou Burger, directrice générale de Burger & Cie et présidente de BOOA.

Balas, entreprise plus que centenaire, a de son côté engagé une évolution progressive de sa stratégie avec un projet de création d’un atelier centralisé à l’horizon 2028 regroupant plusieurs métiers (plomberie, CVC, couverture, construction bois). Ce repositionnement, explique Léonard Balas, directeur du département solutions FHS & logistique, répond à plusieurs facteurs : « Recherche de compétitivité, volonté de se différencier, mais aussi opportunités de marché, notamment sur le logement, l’hébergement géré et des projets neufs. »

Du côté des entreprises générales, le regard est bien sûr plus transversal. Romain Vondière, chez Bouygues Bâtiment France, élargit le cadre : « Le hors-site est une composante de l’industrialisation. » Selon lui, l’enjeu dépasse le seul mode constructif : il s’agit de transformer l’ensemble de la chaîne de production, du bureau d’études au chantier.

Cette diversité de positionnements reflète une filière encore en structuration, où coexistent modèles intégrés et approches plus ouvertes.

L’usine, maillon de l’écosystème

De fait, la question industrielle se trouve au cœur du sujet. Sans usine, pas de hors-site à grande échelle. Mais là encore, les stratégies varient.

Trecobat a fait le choix de l’intégration. « Nous maîtrisons toute la chaîne de valeur, de la conception numérique à la fabrication robotisée », explique Nicolas Cosset. Une organisation qui permet de « sécuriser coûts, délais et qualité ».

Vestack pousse cette logique encore plus loin. « Le chantier vient compléter le travail de l’usine, et non l’inverse », résume Jean-Christophe Pierron, associé fondateur. Dans sa « City Factory » de Seine-et-Marne, les modules sortent finis à 90 %.

Chez GA Smart Building, l’outil industriel s’inscrit dans une stratégie multisites. « Nous investissons chaque année plusieurs millions d’euros dans nos usines », souligne Kader Guettou, qui met en avant des gains mesurables : « 50 % de réduction des délais, une meilleure qualité et moins de nuisances. »

Face à ces modèles intégrés, d’autres acteurs optent pour une logique de réseau. « Nous privilégions les partenariats industriels », explique Romain Vondière. Une approche qui permet d’adapter les solutions aux projets sans immobiliser des capacités de production.

Même logique chez Balas qui, dans son futur atelier centralisé, ne cherchera pas à tout internaliser : « L’objectif est de mutualiser les métiers et de créer des synergies », explique Léonard Balas. « Le hors-site reste aujourd’hui au service des chantiers, mais il devient progressivement un levier de développement et de différenciation. »

Deux visions coexistent donc : celle de l’industriel intégré et celle de l’assembleur orchestrant un écosystème.

BIM et outils industriels de précision. L’usine Murébois, filiale du groupe Trecobat, fabrique des murs à ossature bois, des caissons et des charpentes préfabriquées

Une filière qui se structure… par à-coups

Sur le front économique, la filière donne des signes de structuration. Les acquisitions se multiplient, les capacités augmentent, avec certains acteurs qui se repositionnent ou qui, malheureusement, disparaissent.

« Le marché vit une phase de consolidation nécessaire », analyse Nicolas Cosset.

Les opérations récentes visent à créer des groupes capables de soutenir les investissements industriels. Pour Kader Guettou, le mouvement dépasse les seules acquisitions : « Certains acteurs s’équipent en hors-site, par la production ou par l’ingénierie. »

Une dynamique qui élargit progressivement le cercle. Dans ce contexte, la reprise d’Ademeure à Langon par ModuleM, entreprise spécialisée dans la construction modulaire hors-site et implantée près de Toulouse, témoigne à la fois de l’intérêt pour ces outils industriels et des fragilités persistantes du secteur, avec la volonté affichée de relancer rapidement l’activité sur le site.

Une structuration avance par étapes. Yannick Sola évoque une situation contrastée : « Une concurrence saine tire la filière vers le haut », tout en appelant à la vigilance sur la qualité des réalisations.

Romain Vondière observe, lui, un marché encore en apprentissage : « On voit apparaître de nouveaux entrants sur le 3D, tandis que les industriels existants montent en compétence. »

Jean-Christophe Pierron identifie une évolution plus profonde : « La valeur se déplace vers l’amont, avec des solutions complètes et des sous-ensembles standardisés. »

Kader Guettou résume ainsi la situation : « Nous constatons aujourd’hui des attentes toujours plus fortes de nos clients et des marchés, sur les aspects environnementaux, de délais, de qualité et globalement de transformation de nos façons de faire. Autant de points qui jouent en faveur des solutions constructives plus industrialisées. »

Autrement dit, la filière ne se contente pas de croître, elle répond aux attentes.

Du simple module aux solutions

Autre transition majeure, dans l’imaginaire et dans la réalité des projets, le hors-site ne se résume plus au module 3D.

« Le 2D et le 3D répondent à des logiques différentes », rappelle Nicolas Cosset. Le premier s’adapte au sur-mesure, le second aux programmes répétitifs.

Chez GA Smart Building, l’offre s’étend sur toute la chaîne : « Nous proposons des façades, des structures, des modules, des systèmes énergétiques… », détaille Kader Guettou. L’objectif : intégrer toujours plus en amont.

Même dynamique chez Ossabois. Yannick Sola insiste sur « l’intégration croissante des lots techniques » et le développement de la filière sèche.

Les ateliers du groupe Balas développent depuis les années 1950 une fabrication hors-site dédiée aux équipements techniques de plomberie, CVC et couverture. Les éléments préfabriqués en atelier sont ensuite livrés prêts à poser. Y compris pour les bâtiments patrimoniaux.

Nerfs de la guerre : le coût… et le volume

Pour Romain Vondière, cette diversification impose une approche pragmatique : « Le bon système dépend du projet. » Il met en avant la pertinence des solutions hybrides, combinant hors-site et interventions sur site.

Jean-Christophe Pierron va plus loin : « Le bâtiment doit être conçu comme un assemblage de solutions standardisées. »

La structuration de la filière passe ainsi par un changement de regard : du produit vers le système.

Avec des évolutions notables, par exemple chez GA : « Sur le chantier Safran MyAtlantis à Massy, nous avons franchi une nouvelle étape : les menuiseries produites dans notre usine Paquet Fontaine en Normandie ont été acheminées directement dans notre usine Prega Normandie pour être intégrées dans les éléments de façade en béton bas carbone, avant même d’arriver sur site. Les façades sont arrivées sur chantier entièrement finies. Nous avons réalisé avec des produits béton ce que nous faisions déjà avec les façades bois », détaille Kader Guettou.

Reste une question essentielle : celle du modèle économique.

Tous les acteurs convergent sur un point : le hors-site gagne en pertinence à mesure que les volumes augmentent.

« L’effet d’échelle est déterminant », souligne Nicolas Cosset. Sans volume, difficile d’optimiser les coûts industriels.

Yannick Sola insiste sur la logique globale : « Nous sécurisons les prix en amont, avec beaucoup moins d’aléas en phase chantier. » Une promesse qui change la nature du risque.

Mais côté entreprises générales, le regard reste pragmatique. « Les décisions restent fortement guidées par le coût immédiat », tempère Romain Vondière. L’approche globale peine encore à s’imposer.

Jean-Christophe Pierron replace le débat dans une perspective industrielle : « Le hors-site permet un gain de productivité comparable aux autres secteurs. » Encore faut-il adapter les modes de contractualisation.

Léonard Balas pointe un autre facteur : « Le manque de visibilité freine les investissements, dans un secteur encore peu structuré pour des logiques industrielles. »

Sans pipeline de projets, la montée en capacité reste prudente. La massification apparaît ainsi comme le véritable verrou à faire sauter pour assurer le développement.

Comme l’explique Jean-Christophe Pierron, « les retours internationaux montrent que le hors-site constitue un levier efficace pour maîtriser les coûts tout en maintenant les exigences environnementales. À court terme, aucun système ne s’impose seul : l’enjeu réside dans la capacité à concevoir des bâtiments comme un assemblage de solutions standardisées adaptées à chaque projet. »

L’immeuble Stelitis, par GA Smart Building avec l’agence Patriarche, offre des façades en panneaux béton préfabriquées intégrant directement les menuiseries en usine.

La rénovation, terrain d’expansion

Face aux difficultés rencontrées dans la construction neuve avec un marché atone, la rénovation apporte le relais de croissance nécessaire à la structuration de la filière.

« Le hors-site s’étend vers la réhabilitation et la transformation », constate Léonard Balas. Un marché qui ouvre de nouvelles perspectives.

Romain Vondière met en avant le potentiel des chantiers en site occupé : « Le hors-site et l’industrialisation permettent de mettre en place des process pour organiser les interventions et réduire les nuisances chez les résidents. »

Kader Guettou confirme : « Le développement va se faire aussi sur la rénovation. » Un terrain complexe, mais stratégique pour atteindre des volumes significatifs.

Alors, le hors-site sera-t-il un jour la norme ?

Les réponses sont nuancées. Nicolas Cosset voit une évolution vers « une logique de série ». Kader Guettou parle d’une « transformation structurelle ». D’autres privilégient une vision plus progressive.

« Le futur repose sur l’hybridation », estime Yannick Sola. Jean-Christophe Pierron préfère rester mesuré : « Une part importante des bâtiments sera construite en hors-site, au moins partiellement. »

Tous s’accordent en revanche sur un point : la dynamique est enclenchée.

La filière hors-site française avance. Elle investit, elle innove, elle se diversifie. Elle apprend aussi de ses erreurs, projet après projet. Son prochain défi tient en deux mots : changement d’échelle.

« Monter en volume », résume Kader Guettou.

« Capitaliser sur les retours d’expérience », ajoute Jean-Christophe Pierron.

« Démontrer la valeur globale », complète Romain Vondière.