« Transformer plutôt que démolir, ce n’est pas regarder en arrière »

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Face à l’épuisement du modèle du tout-neuf, l’architecte Patrick Rubin défend une architecture de la transformation, pour reconstruire la ville sur elle-même. Pour le cofondateur de l’atelier Canal, la réhabilitation relève d’une nécessité urbaine, environnementale et économique. Selon lui, il s’agit de changer de regard sur l’existant, d’industrialiser les modes d’intervention et de concevoir des bâtiments réversibles pensés pour avoir plusieurs vies.

Patrick Rubin, architecte, cofondateur de l’atelier Canal

L’ancien site opérationnel de Rosny-sous-Bois (93) « Bison Futé » surélevé par un jeu de modules bois pour accueillir 169 travailleurs migrants fin 2026

Je le partage souvent avec de jeunes architectes, le sujet aujourd’hui n’est pas seulement de construire, mais de reconstruire la ville sur elle-même. Nous avons changé de temporalité. Pendant longtemps, la réponse était simple : un bâtiment avait perdu son usage, on le démolissait, puis on reconstruisait. Cette mécanique a accompagné une culture du neuf, celle des Trente Glorieuses, de la croissance, du foncier disponible, des programmes standardisés. Aujourd’hui, les positions doivent évoluer.

Je ne dis pas qu’il faut tout conserver. Ce serait dogmatique. Certains bâtiments sont mal construits, d’autres se prêtent difficilement à une transformation. Mais avant de décider qu’un bâtiment doit disparaître, encore faut-il l’avoir écouté, l’avoir regardé, l’avoir diagnostiqué. Parfois, l’échec est annoncé avant même l’étude. Un bâtiment existant possède déjà une histoire, des fondations, une structure, des planchers, une place dans la ville. Ordinaire, mal aimé, il peut révéler une intelligence prometteuse. Il faut dépasser la façade, gratter un peu, pour trouver derrière elle un squelette intéressant.

À l’atelier Canal, cette culture de la reconversion fait partie de notre histoire. Le journal Libération, installé dans un ancien garage des années 1950, les silos de Chaumont transformés en médiathèque, l’arsenal de Brest devenu grande bibliothèque, la chocolaterie Poulain à Blois devenue école du paysage : tous ces projets nous ont appris la même chose. Transformer, ce n’est pas forcer un bâtiment à recevoir un corps étranger, il le rejettera comme une mauvaise greffe. C’est comprendre ce qui peut advenir de sa morphologie. Le programme doit évidemment dialoguer avec l’existant. S’il est trop rigide, il génère une autre forme de destruction. On croit conserver le bâtiment, mais on le brutalise pour y faire entrer un usage qui ne lui correspondra pas.

C’est pourquoi le diagnostic est fondamental. Pas un diagnostic minimal, administratif, mais un diagnostic élargi : structure, usages, lumière, sol, réseaux, potentiel, récit, rapport au quartier, dialogue politique, équation économique. C’est à ce stade-là que se gagne le projet.

Aujourd’hui, ce sujet de transformation devient massif. En Île-de-France, sept millions de mètres carrés de bureaux sont vacants. Le télétravail, les mutations économiques, les excès de programmation, les taux réduits, ont produit des immeubles qui ne retrouveront pas toujours leur usage d’origine. Dans le même temps, nous manquons cruellement de logements. L’équation est là, sous nos yeux.

Beaucoup d’immeubles de bureaux construits entre les années 1960 et 2000 offrent des qualités remarquables : structures poteaux-poutres, plateaux libres, façades non porteuses, hauteurs généreuses, planchers capables de supporter des charges supérieures à celles du logement. Ce sont des bâtiments prêts à connaître une autre vie. Mais il faut les transformer avec les outils d’aujourd’hui.

Livrés sur site, les modules sont entièrement équipés (salle de bain, douche, évier) avec une enveloppe complète : plaque de gypse, ossature bois isolée, panneau MFP et pare-pluie.

On ne répondra pas à la mutation des millions de mètres carrés avec les seuls outils traditionnels du chantier : béton, plâtre, parpaings, doublages, reprises successives. Il est nécessaire de convoquer l’industrialisation dans les opérations de transformation. Il faut penser hors-site, bois, composants, modules, façades augmentées, dispositifs intérieurs capables de s’insérer dans des structures existantes, comme de grands meubles. J’aime l’image du paquebot : des cabines fabriquées hors du chantier, dans de bonnes conditions, puis glissées dans une structure prête à les recevoir. Ce n’est pas une fantaisie. Les chantiers navals le font depuis longtemps. L’hôtellerie l’a expérimenté. Pourquoi le bâtiment ne saurait-il pas, lui aussi, apprendre de ces méthodes ?

La transformation du CNIR à Rosny-sous-Bois, ancien siège de Bison Futé, illustre cette approche (encadré ci-dessus). Ce bâtiment avait une présence très forte : une ellipse de béton et briques, une grande salle des machines, des bureaux de visionnage, une architecture presque cinématographique. Nous avons étudié sa reconversion en résidence sociale ; notre première décision a été de préserver la structure en béton, bien dressée. Il fallait conserver. Le bailleur proposait, pour doubler la surface, de construire le complément de surfaces à côté sur le site. Nous avons dessiné une variante singulière lors de la consultation : coller, ceinturer, surélever. Faire corps avec le bâtiment existant. Renouveler son histoire plutôt que l’effacer. Comme si les architectes d’origine reprenaient eux-mêmes le flambeau quarante ans plus tard.

Le bois et la fonction hors-site ont rendu cela possible. Des modules fabriqués en usine, entièrement équipés, des assemblages précis. Plus légers que des solutions traditionnelles, les pods viennent se poser sur la structure béton et l’encercler. Le bâtiment passe de 2 500 à 5 200 m². Il accueillera 169 travailleurs migrants dans des logements individuels, avec des espaces collectifs généreux. La silhouette conserve l’allure d’origine tout en lui donnant une nouvelle capacité d’usage. C’est souvent cela, transformer : faire plus avec ce qui est déjà là.

La transformation pose aussi une question économique. On entend souvent que les travaux sont valorisés en opposition à la construction neuve. Il faut retourner la question : comment est-il possible qu’un bâtiment déjà fondé, déjà structuré, déjà inscrit dans la ville, puisse coûter systématiquement plus cher qu’un bâtiment à créer de toutes pièces ? Ce qui pèse, c’est l’incertitude. Ce sont les aléas que l’on n’a pas voulu observer assez tôt. La prudence excessive. Les risques provisionnés parce que le diagnostic a été insuffisant. Prendre le temps au départ, comprendre la géométrie du bâtiment, industrialiser au maximum les réponses, l’économie transforme l’équation. Il faut dépenser plus de temps au départ pour en perdre beaucoup moins par la suite.

Ce changement suppose aussi une autre culture de projet. Les écoles d’architecture, les écoles d’ingénieurs, les entreprises ont longtemps été formées à la construction neuve. C’est logique : les cadres réglementaires, contractuels et économiques se sont construits dans la sphère du neuf. Cependant, intervenir sur l’existant réclame d’autres réflexes. Il faut savoir détourner une structure, accepter les contraintes, inventer avec ce qui résiste, trouver les ressources entre les lignes des normes. La transformation demande de l’agilité. Elle appelle aussi au combat. Non pas pour contourner les règles, mais pour mieux comprendre les oppositions afin de les apaiser. C’est ce que nous appelons faire projet.

Demain, nous construirons des bâtiments capables d’avoir plusieurs vies. La réversibilité n’est pas une fantaisie. C’est une responsabilité. Un immeuble bien conçu doit pouvoir accueillir différents usages dans le temps. Cela suppose de favoriser les plans libres, d’offrir des hauteurs généreuses, de créer des façades non porteuses, des circulations extérieures, des structures adaptées à l’hybridation des systèmes. Nous travaillons sur ces sujets, notamment à Bordeaux, avec un bâtiment réversible dont le permis de construire est pensé sans affectation figée : permis d’innover, loi ELAN de 2018. Construire réversible, c’est accepter que la ville change plus vite que les bâtiments. C’est donner aux générations suivantes la possibilité de transformer sans détruire.

Je crois profondément que l’architecture de demain sera, massivement, une architecture de la transformation. Elle devra s’intéresser aux bâtiments prestigieux, bien sûr, mais surtout aux constructions ordinaires : bureaux vides, garages, entrepôts, zones oubliées, bâtiments sans qualité apparente. Là sont les chantiers du futur.

À l’aube des années 1950, après les destructions de nombreuses villes, la France créait un ministère de la Reconstruction. Aujourd’hui, nous avons besoin d’une politique de la transformation, un secrétariat d’État à la transformation ? Préserver les ressources, produire du logement de qualité, réparer la ville, s’adapter aux tourments climatiques et redonner une valeur à ce que nous avons déjà construit. Transformer plutôt que démolir, ce n’est pas regarder en arrière. C’est l’une des manières les plus contemporaines de faire architecture, en retrouvant le génie des lieux, pour offrir une nouvelle vie à nos territoires.