Madrid s’emballe pour la construction industrielle

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Pénurie de logements, hausse des coûts, manque de main-d’œuvre et exigences environnementales ont porté leurs fruits : l’Espagne adopte une politique d’industrialisation de la construction. Soutenue par un programme national de 1,3 milliard d’euros, une commande publique ambitieuse et des industriels en plein développement, la filière a vu sa production multipliée par seize en quatre ans. Un changement d’échelle qui retient l’attention de toute l’Europe.

Par Étienne Grasser

À Madrid comme à Barcelone, les grues sont de retour. La reprise du secteur de la construction accompagne une demande de logements que le marché ne parvient plus à satisfaire. Chaque année, près de 250 000 nouveaux ménages recherchent un logement tandis que moins de 90 000 logements sont livrés. Ce déficit alimente la hausse des prix et des loyers, faisant de l’accès au logement l’un des principaux défis du pays.

Face à cette demande, les professionnels recherchent des solutions pour augmenter la production tout en maîtrisant les coûts, les délais et la qualité. La réponse tient en deux mots : la construction industrialisée. Le mouvement est récent. Selon Alimarket Construcción, les procédés industrialisés représentent à peine 2 % des chantiers espagnols, loin des niveaux observés en Allemagne, aux Pays-Bas ou dans les pays nordiques. La progression est néanmoins rapide : les logements industrialisés sont passés de 272 unités en 2020 à 1 931 en 2023, avec 4 461 logements attendus en 2024. En quatre ans, la production a été multipliée par plus de seize.

Cette évolution s’accompagne d’une approche plus large que celle retenue en France, où le hors-site se concentre encore sur le 3D et le 2D dans l’imaginaire collectif. Les Espagnols, eux, préfèrent parler de construction industrialisée. Le terme regroupe les modules tridimensionnels, mais aussi les panneaux préassemblés, les façades industrialisées, les salles de bains préfabriquées, les gaines techniques ou encore les structures bois et béton produites en usine. L’industrialisation progresse ainsi par composants autant que par des ensembles modulaires.

Cette diversité se retrouve dans les entreprises. Promoteurs, fabricants de composants, industriels du béton, spécialistes du bois ou de la préfabrication développent chacun leurs propres solutions. Mais tous poursuivent un même objectif : transférer une partie de la production vers l’usine afin de mieux maîtriser les délais, les coûts et la qualité d’exécution.

De ce côté-ci des Pyrénées, le printemps 2025 marque une étape importante avec le lancement d’un PERTE (Projet stratégique pour la relance et la transformation économique) consacré à l’industrialisation du logement. Mis en place par le gouvernement espagnol dans le cadre du plan de relance européen NextGenerationEU, ces programmes soutiennent les investissements destinés à accélérer la transformation des secteurs stratégiques de l’économie.

Le programme mobilise 1,3 milliard d’euros sur dix ans. Un milliard prend la forme de prêts à taux préférentiels destinés aux industriels et aux promoteurs. Les 300 millions d’euros restants financent les investissements dans les usines et les équipements de production. Une prime pouvant atteindre 8 500 euros par logement complète le dispositif lorsque des procédés industrialisés sont utilisés. À terme, Madrid vise une capacité de 15 000 logements industrialisés par an, puis 20 000 à l’horizon de la prochaine décennie.

Le plan dépasse le seul soutien financier. Il accompagne une réorganisation de la filière où les usines, la robotisation, le BIM et la préfabrication sont considérés comme des outils de politique publique au même titre que le foncier ou le financement du logement. Pour les autorités espagnoles, les gains de productivité passent désormais par une meilleure préparation des opérations et par le transfert vers l’usine des tâches les plus répétitives.

L’industrialisation ne bénéficie pas pour autant d’un régime réglementaire particulier. Les bâtiments restent soumis aux mêmes exigences que les constructions traditionnelles, qu’il s’agisse du Código Técnico de la Edificación, du Código Estructural ou des réglementations locales. Le changement porte avant tout sur les méthodes de production et sur l’organisation des chantiers.

La généralisation progressive du BIM dans la commande publique accompagne cette transformation. Les maquettes numériques facilitent la coordination entre concepteurs, industriels et entreprises de montage, tout en intégrant dès la conception les contraintes de fabrication, de transport et d’assemblage selon les principes du Design for Manufacturing and Assembly (DfMA) développé outre-Manche.

Des loyers jusqu’à 40 % inférieurs au marché privé

À Madrid, le Plan Vive est une traduction concrète de cette ambition. Lancé par la Communauté de Madrid, ce programme prévoit la construction de 14 000 logements locatifs abordables répartis dans plus d’une vingtaine de communes. Les collectivités apportent le foncier, les opérateurs privés assurent la conception, la construction puis l’exploitation des immeubles pendant cinquante ans.

Porcelanosa développe des solutions de façades 2D industrialisées intégrant des parements céramiques, menuiserie, etc

Le recours à la préfabrication répond à plusieurs objectifs : réduire les délais, améliorer la qualité d’exécution, limiter les nuisances de chantier et sécuriser les coûts. Les premiers résultats confirment cette orientation. Plus de 2 000 logements étaient livrés un an plus tard, plus de 5 000 étaient achevés ou en cours de réalisation. Les loyers proposés restent jusqu’à 40 % inférieurs au marché privé.

Le Plan Vive joue également un rôle d’accélérateur industriel. En offrant un volume de commandes régulier, il donne aux fabricants la visibilité nécessaire pour investir dans de nouveaux outils de production. Cette continuité entre commande publique, outil industriel et production de logements constitue aujourd’hui l’une des spécificités du modèle espagnol.

Les investissements se traduisent par l’ouverture de nouvelles usines et l’extension de sites de production existants. Plusieurs industriels développent leurs propres systèmes constructifs pour répondre à des programmes de plusieurs centaines de logements. En quelques années, l’offre espagnole s’est considérablement élargie, des composants préfabriqués aux bâtiments modulaires complets.

À Aranda de Duero (province de Burgos), Ávita, filiale du groupe Avintia, fabrique les éléments du système constructif Wallex. Les murs multicouches quittent l’usine avec leur isolation, leurs menuiseries et une partie des réseaux déjà intégrés. Livrés prêts à poser, ils équipent notamment plusieurs opérations du Plan Vive.

Plus au nord, en Catalogne, CompactHabit développe une offre de bâtiments modulaires tridimensionnels. Les modules, quasi achevés en usine, intègrent les équipements techniques, les revêtements intérieurs et parfois le mobilier fixe avant leur acheminement sur chantier. Résidences étudiantes, hôtels, établissements de santé ou logements collectifs constituent aujourd’hui ses principaux marchés.

D’autres entreprises choisissent de se spécialiser sur certains composants. Lignum Tech, filiale du groupe Vía Ágora, produit des façades, des salles de bains préfabriquées, des cages d’escalier ou encore des noyaux techniques. Cette spécialisation permet d’industrialiser les parties les plus répétitives du bâtiment sans remettre en cause la liberté de conception des architectes.

La dynamique touche également les promoteurs. AEDAS Homes multiplie les opérations réalisées en construction industrialisée. À Barcelone, 011h mise sur une combinaison entre conception numérique, structure bois et fabrication en usine. Hormipresa, Xpanel Building Technologies, Ensambla Madera et Modular System Global poursuivent, eux aussi, leurs investissements dans de nouveaux outils de production consacrés aux systèmes béton, bois ou hybrides.

De même, les panneaux préfabriqués occupent une place importante, notamment en façades et pour les structures. Les modules tridimensionnels trouvent surtout leur marché dans les résidences étudiantes, les hôtels, les établissements de santé et le logement locatif, comme en France. Façades préassemblées, salles de bains préfabriquées, gaines techniques ou locaux techniques complètent cette offre.

Le bois gagne lui aussi du terrain. Plusieurs industriels développent des panneaux en CLT ou des systèmes hybrides associant bois, acier et béton. Les premières réalisations barcelonaises montrent l’intérêt de ces solutions pour réduire l’empreinte carbone des bâtiments lorsque cette démarche est intégrée dès la conception.

Cette diversité fait aujourd’hui la force de la filière espagnole. Chaque partie du bâtiment peut être industrialisée selon le contexte du projet : structure, façade, salle de bains, noyaux techniques ou module complet. L’enjeu ne consiste pas à imposer une technologie unique, mais à fabriquer en usine ce qui présente un intérêt technique, économique ou environnemental. C’est sans doute l’une des principales différences avec d’autres marchés européens, où le débat reste souvent centré sur le seul bâtiment modulaire.

Santé, écoles, tourisme : de nouveaux marchés

Au plan économique, les premières opérations espagnoles affichent encore un surcoût compris entre 3 et 5 %, lié aux investissements industriels et à des volumes de production encore limités. En revanche, les délais de chantier se raccourcissent. Les frais financiers diminuent, les aléas sont mieux maîtrisés et les bâtiments sont mis en exploitation plus rapidement.

Le module de salle de bains constitue aujourd’hui l’une des applications les plus développées de la construction industrialisée en Espagne. Avec Monobath, Porcelanosa Offsite fabrique des salles de bains entièrement équipées sur une ligne automatisée avant de les livrer prêtes à poser sur chantier.

Une étude de la Barcelona School of Management (UPF-BSM) menée sur un programme de 70 logements près de Barcelone évalue le gain global à 2,7 %, principalement grâce à la réduction des délais de chantier et des coûts financiers, ces derniers diminuant d’environ 30 %. Les logements locatifs, les résidences étudiantes, les établissements de santé ou les opérations de Build to Rent figurent parmi les premiers bénéficiaires de cette organisation, où quelques mois gagnés sur le chantier accélèrent la mise en exploitation des bâtiments.

Si le logement concentre l’essentiel des investissements, il n’est plus le seul terrain d’expérimentation. Les centres de santé, les établissements scolaires, les résidences étudiantes ou les hôtels figurent désormais parmi les marchés les plus dynamiques.

En Catalogne, plusieurs centres d’attention primaire (CAP) ont été réalisés à partir de modules tridimensionnels afin de réduire les délais et les nuisances sur des sites en activité. À Santa Susanna, l’Institut Escola Montagut a été construit à partir de 27 modules assemblés en quelques semaines. L’hôtellerie et les résidences gérées suivent la même trajectoire, attirées par la rapidité de mise en service des bâtiments.

Cette diversification contribue à lisser l’activité des industriels. Les usines ne dépendent plus uniquement du logement collectif et peuvent adapter leur production à plusieurs marchés.

De fait, l’une des principales caractéristiques du modèle espagnol tient à la complémentarité entre commande publique, investissements industriels et développement des entreprises. Le PERTE, le Plan Vive et les nouvelles usines répondent à un même but : créer un volume d’activité suffisant pour amortir les investissements industriels et faire émerger une véritable filière.

L’expérience espagnole montre qu’une politique publique lisible, associée à une commande régulière et à des investissements industriels, peut accélérer la structuration d’une filière en quelques années. Un retour d’expérience particulièrement intéressant pour les acteurs français du hors-site.